À plus de 80 ans, Adrien Maeght a toujours les yeux qui brillent, quand il partage avec nous sa passion. Fils de Marguerite et d’Aimé Maeght, il a passé son enfance entouré des plus grands artistes modernes. En plus de l’amour pour l’art, il a hérité également de son père l’amour de l’automobile. Pilote de rallye dans sa jeunesse, il a dû abandonner la compétition et s’est mis à collectionner les voitures anciennes, pour vivre autrement sa passion. Très discret, Adrien Maeght n’avait jamais ouvert ses portes à la presse, mais nous avons eu le privilège de passer un moment unique avec lui. Cet homme parvient à transmettre sa passion pour l’art et pour l’automobile, avec une humilité déconcertante. Rencontre avec l’ami des artistes !

Quel a été votre premier contact avec l’automobile ?

Mon père a toujours aimé les belles voitures. Il faut dire que mon grand-père, qui est mort durant la guerre de 1914, était conducteur de locomotive dans le nord de la France. C’est donc héréditaire en quelque sorte, d’autant plus que j’ai toujours voulu faire de la mécanique. Mais mon premier véritable contact avec l’automobile a été vers l’âge de 14 ans, puisque j’avais appris à conduire au volant d’une Jeep Willys qui a été mise à disposition de mon père, qui était dans la résistance. D’ailleurs, cette Jeep a toujours été une voiture exceptionnelle pour moi. Ensuite, à l’âge de 16 ans, je me suis mis au modélisme. Ce sont des petites voitures avec des moteurs à essence, avec lesquelles je me suis beaucoup amusé, je l’avoue. Je me suis ensuite essayé à la motocyclette, avec un ami qui s’intéressait également à la mécanique, mais je n’ai pas fait de courses.

À quel âge avez-vous eu votre première voiture ?

À 18 ans, j’avais une camionnette Peugeot, mais c’est une année plus tard que j’ai eu ma première «vraie» voiture, que j’ai pu modifier. En effet, mon père avait acheté une Renault 4CV, qu’il a fini par me donner et avec un ami, nous l’avons gonflée pour qu’elle passe de ses 30 ch d’origine à 52 ch. C’était ma première voiture de compétition.

Avez-vous participé à des rallyes avec la 4CV ?

J’avais fait le premier Rallye de Loches en 1951, il était très célèbre à l’époque, en Touraine. J’avais même réussi à finir premier, mais par un pur concours de circonstances. Après cela, j’ai commencé à enchaîner les rallyes, mais malheureusement, un drame a touché ma famille. En 1953, j’ai perdu mon frère qui avait 12 ans de moins que moi, victime d’une leucémie. Ayant eu un accident et fait 3 tonneaux lors de mon dernier rallye, ma mère, qui venait de perdre un fils, ne voulait pas en perdre un autre et me l’a clairement fait comprendre. Accédant à sa requête, j’ai donc arrêté les rallyes, bien qu’après j’ai participé à quelques-uns, comme la Mono1000 ou le rallye Rome-Liège, mais dans une moindre mesure. Mais le plus important à cette période est que j’ai pu garder les amis avec lesquels je courais, à l’instar d’Hernando Da Silva Ramos.

Comment avez-vous débuté dans l’art ?

C’est grâce à mon père. À la fin de la guerre de 14, il habitait à Hazebrouck près de Lille et comme il était orphelin de guerre, ses études lui ont été payées à Nîmes. Il a décidé d’étudier en vue d’obtenir un diplôme de dessinateur lithographe et c’est grâce à cela qu’il est entré dans une imprimerie à Cannes. C’est là d’ailleurs qu’il a rencontré ma mère, la fille d’un commerçant aisé, Marguerite Devaye, qu’il a épousée. En 1932, il a ouvert sa propre imprimerie, ARTE (Arts et Techniques graphiques). C’est à ce moment-là qu’il a rencontré Pierre Bonnard et à travers lui, Henri Matisse. Mes parents ont accueilli chez eux durant la 2e guerre mondiale des artistes venus se réfugier en zone libre, mais après l’arrestation de Jean Moulin, auquel ils étaient très liés, nous avons quitté Cannes pour Saint-Paul de Vence. Nous allions voir Matisse tous les jours. Après cela, encouragé par ses contacts, mon père a ouvert une galerie à Paris en octobre 1945, avec une exposition de Henri Matisse et c’est ainsi qu’il a démarré dans l’art. Avec ma mère, ils avaient une passion extraordinaire et ils ont accueilli les peintres les plus modernes de l’époque, à savoir Marc Chagall, Joan Miro, Pierre Bonnard, bien sûr et bien d’autres.

C’est ainsi que mon père est devenu le plus grand marchand d’art au monde, alors que moi, j’ai d’abord intégré la galerie en tant que livreur et encadreur. 10 ans plus tard, j’avais ouvert ma propre galerie. Après la mort de mes parents, je me suis retrouvé avec des galeries partout dans le monde, à New York, Zurich, Barcelone, Paris et au Japon, avec 250 employés. La succession de mon père était compliquée, puisque j’avais une demi-soeur. Il a donc fallu que je vende quelques galeries. J’ai gardé l’imprimerie, mais quand on ne s’occupe pas d’une affaire, elle marche mal. Et puis, j’avais la fondation.

Parlez-nous un peu plus de la Fondation Maeght

Un mois après la mort de mon petit frère, mes parents étaient au fond du désespoir. Georges Braque était alors venu voir mon père, qui lui avait parlé de son envie de réaliser quelque chose qui dépasserait le commerce des arts. Braque lui a alors proposé de créer un endroit sans but lucratif et qui permettrait aux artistes d’exposer leurs sculptures et peintures dans les meilleures conditions possibles de lumière et d’espace. En se lançant dans la création de la Fondation Marguerite et Aimé Maeght, mes parents, ont pu en quelque sorte surmonter leur peine et j’ai pu les assister durant tout ce processus, qui a abouti à son inauguration en 1964. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, elle est toujours aussi fidèle à son rôle principal, puisque c’est une vraie fondation n’appartenant à personne et n’ayant aucune subvention. Il y a un président élu, un directeur et un conseil d’administration, dans lequel siègent 3 représentants de l’État.

Comment avez-vous commencé à collectionner les voitures anciennes ?

En fait, je me suis tourné vers la voiture ancienne un peu par dépit, car je ne pouvais plus faire de course avec des voitures modernes. Auparavant, les voitures anciennes, on les jetait, on les cannibalisait et c’est là que j’ai commencé à en racheter. La première de ma collection a été une Ford T, que j’avais trouvée en 1956 à Saint-Paul de Vence, quand mon père avait ouvert sa grange. Il voulait la détruire, alors je l’ai récupérée.

Il y avait peu de collectionneurs à l’époque. L’Hispano Suiza a été achetée au poids chez un casseur à 60 centimes d’euro le kilo (10 francs) en 1960. Il y a même quelqu’un qui m’avait dit un jour qu’il m’offrirait sa voiture si je lui achetais une batterie. En 1970, c’est la Bugatti 57 S qui est venue enrichir ma collection. J’en suis le 5e propriétaire, elle est notamment passée entre les mains du peintre Amédée Ozenfant, qui l’a lui-même achetée à André Derain, qui était un grand ami de Bugatti. Il a possédé 18 Bugatti, dont des prototypes de la 57S. C’est une vraie voiture d’époque, qui a participé au Grand Prix de Lyon en 1924 et qui avait déjà commencé à prendre de la valeur quand je l’avais acquise, il y a plus de 40 ans maintenant. Mais ma préférée reste tout de même l’Alfa Romeo 6C de 1929, que j’avais trouvée chez un collectionneur en 1972. C’est même une vedette maintenant, elle vient de tourner dans un film de Woody Allen. Ma passion pour la voiture ancienne était telle que j’ai décidé de lancer le magazine L’Automobiliste en 1966, premier du genre en France, dans ma propre imprimerie à Paris. Vous savez, je n’aime pas la voiture ancienne en particulier, j’aime la voiture en général. La voiture de sport, la voiture de luxe (la Rolls Royce, par excellence), la voiture populaire (la Citroën 2 CV) et les voitures militaires.

Est-ce que vous vous occupez vous-même de l’entretien de vos véhicules ?

Pour la restauration, j’aime bien m’en occuper moimême, quand c’est simple. Sinon, je les envoie à des ateliers spécialisés, à l’instar du carrossier LeCoq, qui est un grand restaurateur de voitures anciennes. C’est moi, d’ailleurs qui lui ai donné sa première voiture à restaurer.

Pour vous, y a-t-il une différence entre une oeuvre d’art et une voiture ?

Une voiture est faite pour faire du bruit et pour qu’on se déplace avec, alors qu’une oeuvre d’art, on ne peut que la contempler. Une voiture qui ne marche pas c’est absurde, cela ne sert à rien.

Quelles voitures aimeriez-vous acquérir pour votre collection ?

En vérité, j’ai déjà ce qui me plaît. J’aurais aimé avoir d’autres voitures, mais je suis satisfait de celles que j’ai déjà. Pour moi, les 3 plus belles sont l’Alfa Romeo 6C, la Bugatti 35 et l’Hispano Suiza de 1921. Les voitures modernes me tentent moins. Au quotidien, je roule en Citroën C6. Je suis fidèle à l’automobile française.

Regrettez-vous de vous être séparé de quelquesunes d’entre elles ?

Je regrette d’avoir vendu la Swimwagen dessinée par Porsche. Elles étaient introuvables et c’était la seule. C’est sur cette voiture qu’il a inventé le pont autobloquant à billes, mais le moteur était un peu léger (40 ch, un VW).

Vous avez organisé des courses de voitures anciennes, parlez-nous en

Quand j’ai organisé la première course de voitures anciennes en 1966, le mot d’ordre, c’était le spectacle. On voulait juste s’amuser. C’est comme quand on faisait les Mono 1000. Les 3 premiers étaient tirés au sort dans un chapeau. C’était un spectacle formidable, on se régalait. Pour cette première, on s’était amusé et on s’était même mis d’accord sur qui allait finir aux premiers postes et cela a très bien marché. L’année suivante, j’avais fait la bêtise de prendre Rafael Pozoni un ancien des stop cars, qui s’était lancé dans les voitures anciennes. Il voulait faire une course organisée avec des points et un classement. Finalement, il y a eu 3 voitures cassées, un pilote qui a failli se faire tuer et un autre dont la voiture a pris feu et du coup, j’ai arrêté.

Avez-vous des anecdotes de courses à partager avec nos lecteurs ?

Une année, j’avais fait les Mille Miglia, avec la 375 MM. Je me suis régalé jusqu’à Rome, mais à un moment, ma voiture d’assistance ne me suivait plus. J’étais juste devant la voiture du colonnel carabinier qui fermait le rallye. En m’arrêtant à une station service, il est venu me demander pourquoi je ralentissais dans les villages, alors qu’il y avait des milliers de personnes tout le long. Il m’a proposé de mettre la sirène et j’ai parcouru plus de 300 km avec. J’ai rencontré Jean Sage à Rome, qui était avec un journaliste qui commentait la F1 et je lui ai prêté ma voiture pour faire le retour, alors que moi je le suivais avec la Rolls Royce de mon assistance. Il y avait par contre des conducteurs dangereux, particulièrement les Britanniques, qui n’étaient pas très sobres non plus et il y en a un qui m’a même doublé en 3e position dans un virage. Mais il paraît que depuis 2 ans maintenant, ils ont mis une voiture devant qu’il ne faut pas dépasser.

Une année avec Jean Guichet, nous avions fait la Targa Florio en Sicile. C’était très beau. Guichet l’a faite 5 ou 6 fois et il a gagné à 2 reprises avec une Ferrari. Il était le chouchou d’Enzo Ferrari. C’est grâce à lui d’ailleurs que je l’ai rencontré plusieurs fois à Maranello. J’ai même eu l’occasion de déjeuner dans la cantine du Commandante.

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