Gentlemen Drivers. Voulez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Aziz Lamghari. J’ai suivi des études secondaires au Lycée Victor Hugo, à Marrakech. Après l’obtention du bac, j’ai mis le cap sur Paris pour suivre une formation en architecture, à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, sanctionnée par un diplôme d’architecte DPLG. J’ai obtenu par la suite une maîtrise d’urbanisme à l’Université Paris 8. Ma carrière professionnelle a démarré en 1976, en integrant la cellule projets education a rabat en tant qu’architecte des projets I.B.R.D.WASHINGTON pour la préparation du troisième projet éducation et le quatrième financement banque mondiale en collaboration avec les architectes à Washington et les responsabes au niveau de la présidence du conseil des ministres. Cette mission fût achevée courant 1978 avec le lancement desdits projets. A fin 1978, J’ai créé un bureau d’architecture à Tanger pour réaliser des études de la Marina avec la SNAB ( fonds saoudien) et montage finacier et études techniques de CECOTRAT et de grandes entreprises internationales. C’était le point de départ d’une carrière à l’international. La première étape a concerné l’Asie du Sud-Est où j’ai travaillé sur des projets immobiliers en Malaisie et en Indonésie. En 1979, j’ai mis en place un bureau à Marrakech en liaison avec Paris. A l’orée des années quatre-vingt, je me suis recentré sur une partie du monde arabe, à commencer par des pays du Golfe, comme les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite, avant de passer à la Libye, à l’époque du grand boum architectural en compagnie d’entreprises marocaines. Après cette période cent pour cent internationale, j’ai entamé une phase où j’ai été à cheval entre le Maroc et l’étranger. Au Maroc, j’ai été sollicité pour des projets dans des créneaux diversifiés. Dans le secteur de l’éducation, je citerai le projet des lycées techniques et centres techniques régionaux. Dans le tourisme, parmi les projets les plus importants figurent le Palais El Mehdi, le Jardin de Koutoubia Hôtel, le Grand Palace Saâdi, Palais Rhoul et Coucher de Soleil du Koweitien Khobaizi.

Votre entourage immédiat a-t-il été pour quelque chose dans votre passion pour l’automobile ?

Ma relation avec le monde de l’automobile remonte à l’enfance, car j’ai baigné dans cet univers. Mon père, en effet, était concessionnaire de la marque Fiat à Marrakech. A l’époque, beaucoup de voitures américaines sillonnaient les routes marocaines parce qu’elles étaient prisées pour leur prestige et leur puissance. Il est vrai que ces voitures étaient gloutonnes, mais le prix très abordable de l’essence n’était pas un frein pour beaucoup de Marocains. Donc, les gens qui fréquentaient notre garage arrivaient avec leur Cadillac, Plymouth, et repartaient avec des modèles Fiat. Parfois, j’accompagnais mon père au garage et je passais mon temps à regarder ce ballet incessant de voitures. Mais à vrai dire, j’étais très jeune pour éprouver un réel intérêt pour les voitures. La passion est venue un peu plus tard, mais elle se focalisait exclusivement sur les Jaguar. C’est vrai que quand j’ai commencé à m’intéresser aux bagnoles, je n’avais d’yeux que pour les modèles de la marque au félin. Je me rappelle que des gens venaient me proposer des Cadillac des années quarante-cinquante, mais je m’en détournais. Je l’ai beaucoup regretté plus tard, parce qu’avec le temps, j’ai commencé progressivement à apprécier le look des Cadillac.

Comment s’est déclenchée votre passion pour les voitures anciennes ?

Je me rappelle que mon premier rapport aux voitures -qui sera le catalyseur de la passion que j’ai eue pour les Jaguar- date de 1976, au moment où je travaillais sur le projet éducation à Rabat. C’était un ami, qui était venu me voir avec une Jaguar S-Type, de 1968. Dès que je l’ai vue, j’ai craqué pour elle. Ce fut ma première Jaguar. Cela a été le début d’une histoire d’amour pour la marque au félin. Depuis, dès que j’en avais l’occasion, je partais à la recherche d’anciens modèles de la marque de Coventry, à Casablanca, Marrakech, Kenitra. Je ciblais surtout les stations-service et la ferraille. Ainsi, ma Jaguar Mk8, je l’ai trouvée par hasard dans une ferraille, à Tanger. Et le modèle M1, je l’ai récupéré dans une ferraille à Marrakech dans un état délabré. Il m’arrivait, de temps à autre, de m’orienter vers mes amis dans l’espoir de trouver des opportunités intéressantes. Et c’est justement chez un ami que j’ai acheté ma Jaguar 420 G. Parfois, c’est par pur hasard que j’ai déniché mes joyaux. C’est en particulier le cas de la Jaguar I-Type. C’était au début des années quatre-vingt-dix ; à l’époque, je travaillais sur un chantier de la base des Forces Armées Royales, à Rabat-salé. Le chef de chantier m’a informé de l’existence d’une I-Type blanche enterrée dans une ferme. Je m’y suis rendu et j’ai récupéré cette voiture que j’ai trouvée dans un très mauvais état.

Votre attirance pour les Jaguar vous a-t-elle empêché de vous intéresser à d’autres marques ?

Non. Car après un moment où je ne cherchais que des Jaguar, j’ai commencé à m’intéresser aux Cadillac qui m’attiraient par leur côté puissant, leur volume ainsi que le design des années quarante. Je suis donc parti à leur recherche et je me rappelle que mon ami Omar Bekkari m’a aidé à en trouver une à Fès. C’était une Cadillac de 1956. J’ai également une histoire avec les Packard. C’était au moment où je me trouvais à Tanger, dans les années quatre-vingt. J’ai acheté ma première Packard chez le garage Coficom dont le responsable était un certain M. Kavel. La négociation a été dure avec le propriétaire qui était un dur à cuire. J’ai également eu des difficultés pour acheter une Cadillac noire de 1952 ; il m’a fallu deux ans pour convaincre son propriétaire de me la vendre. A cette époque, je commençais à lorgner les voitures américaines, surtout les Lincoln et les Cadillac. J’ai profité d’un voyage en Géorgie, dans les années quatre-vingt-dix, pour chercher une Lincoln de 1974. C’est une sorte de hors-bord qui donne l’impression de flotter. Je l’ai finalement dénichée dans une ferraille, à Savana. Dans la foulée, j’ai pu me procurer une Cadillac de 1985. A part les grandes routières, quels sont les modèles sur lesquels vous avez jeté votre dévolu ? Dans ma collection, je n’ai pas que des berlines de prestige anglaises ou américaines. Je dispose aussi de deux Jeep Willis dont la forme, qui ressemble à un crabe, me plaît beaucoup. La première, je l’ai dénichée dans une station service, à Marrakech. C’est un modèle de 1943, en état de marche. La deuxième, je l’ai également trouvée à Marrakech, dans une ferme. Par ailleurs, j’ai un Dodge 3⁄4, qui est une sorte de Jeep à grande échelle. Je l’ai repéré dans une ferraille. Il était dans un état lamentable, sauf le moteur qui était en bon état. Lors de mes déplacements à Athènes, j’ai pu me procurer beaucoup de pièces chez des spécialistes de la marque, ce qui m’a permis de le remettre en l’état.

Comment faites-vous pour vous procurer les pièces de rechange nécessaires à la remise en état de vos voitures ?

Généralement, les pièces de rechange constituent des tracasseries pour les collectionneurs. Il est vrai que lorsqu’on avait la maison Jaguar, il était aisé de se procurer des pièces de rechange. Parfois, de passage à Paris, je rencontrais des collectionneurs chez qui je pouvais trouver ce que je cherchais. Je me rappelle également d’un garage, le Jacky Jaguar, qui était incontournable pour moi, car j’y trouvais toutes les pièces dont j’avais besoin. Pour ce qui est de l’entretien et la réparation, j’ai toujours fait appel au service d’amis mécaniciens qui connaissent bien le métier. Parfois, il nous arrive de ne pas trouver les pièces pour réparer une voiture et du coup, on se trouve dans l’obligation de les fabriquer.

La restauration de voitures anciennes est un art qui exige beaucoup de doigté. Comment vous y prenez-vous ?

Malheureusement, mes obligations professionnelles ne m’ont pas laissé le temps de me consacrer à la restauration qui exige de la disponibilité et de la patience. A cause de mes déplacements fréquents, je n’avais pas le temps de m’occuper de voitures, qui ont été abandonnées. Il y a environ cinq ans, j’ai été la plupart du temps installé au Caire pour suivre mes projets ; donc, j’étais obligé de m’éloigner de mes voitures qui étaient carrément cassées.

Vous est-il arrivé d’accepter de prêter l’une de vos voitures ?

Je n’utilise que rarement mes voitures de collection et je ne les prête jamais. J’ai eu beaucoup de propositions de la part d’agences de location, mais j’ai toujours refusé par peur de voir l’une d’entre elles endommagée. Toutefois, il m’arrive d’en prêter à des amis de confiance. La voiture que j’utilise quotidiennement est la S-Type blanche, car j’adore sa ligne féline, mais aussi son intérieur raffiné. Chaque fois que je monte dedans, je ne me lasse pas de l’odeur du cuir qui emplit l’habitacle. En revanche, quand je me rends sur les chantiers, je préfère y aller en 4×4 parce que c’est plus robuste. J’ai un Toyota HDJ qui s’acquitte bien de cette tâche et j’en suis totalement satisfait parce qu’il est increvable.

L’idée d’exposer un jour vos voitures vous a-t-elle déjà effleuré l’esprit ?

Je n’ai jamais pensé sérieusement à la chose parce que je ne dispose pas d’une vraie collection. Je garde quelques voitures uniquement pour mon plaisir personnel. Je suis évidemment loin de rivaliser avec des collectionneurs de l’acabit du commandant Omar Bekkari qui dispose d’une collection digne de ce nom. Mais globalement au Maroc, on commence à valoriser les voitures de collection et à faciliter le côté administratif. Le seul point qui pourrait nous encourager et aider les collectionneurs serait la possibilite d’avoir accès à une assurance globale de collection. En Europe, par exemple, chaque voiture a une assurance, ce qui incite les propriétaires à s’afficher avec, de l’exposer ou de participer carrément à des courses. Ce n’est pas le cas dans notre pays.

Avez-vous déjà participé au Rallye Classic du Maroc ?

J’aurais souhaité participer à cette aventure fabuleuse, mais il faut avoir du temps pour le faire. Jusqu’à maintenant, mes contraintes professionnelles et mes fréquents déplacements m’ont empêché de m’aligner à cette course. Mais je suis très excité de me trouver dans cette ambiance qui nous fait revivre l’âge d’or de l’automobile. Vous êtes entouré de symboles faisant référence à la félinité, y compris à travers les statues qui décorent l’intérieur de votre demeure.

Quel est votre rapport à cet animal ?

Je suis un fou amoureux du tigre (rires…) parce qu’il incarne la beauté, l’agilité et la puissance. J’ai surtout un faible pour le tigre du Bengale qui est malheureusement en voie de disparition. D’ailleurs, chez moi, j’ai quelques bronzes de félins que j’ai achetés à Paris et dans quelques villes marocaines comme Tanger, Casablanca et Marrakech. J’ai également deux statues de lions devant la porte d’entrée de ma maison. Ma passion pour cet animal élancé et agile explique sans doute mon rapport particulier aux Jaguar. Sincèrement, si j’avais la possibilité d’en acquérir un, je l’aurais fait, malheureusement la loi marocaine l’interdit. En guise de consolation, j’élève des dobermans qui ont beaucoup d’affinités avec les félins.

Comment un architecte comme vous aménage-t-il l’intérieur de sa maison ?

De par la nature de mes études, j’ai été sensibilisé à l’architecture des grandes civilisations. Et comme je suis passionné d’histoire de l’art, j’ai tenté de reproduire chez moi l’architecture de civilisations grandioses, notamment hellénique, persane et pharaonique. En somme, je voue un culte spécial à ces civilisations qui incarnent pour moi un pan entier de l’histoire humaine. En vivant dedans au quotidien, c’est une façon pour moi de leur rendre hommage.

Selon vous, quelles qualités doit avoir un gentleman driver ?

A mon avis, un gentleman driver doit être quelqu’un de très sensible à l’esthétique, à l’équilibre, à l’art. Je dirais même plus, un gentleman driver doit être carrément un artiste pour bien apprécier les formes de la voiture. Il doit être capable de sentir la voiture, en un mot, il doit faire corps avec elle.

Dans la production automobile actuelle, quelles sont les voitures qui vous attirent le plus ?

J’apprécie beaucoup les dernières Porsche parce qu’elles ont su évoluer sans perdre de leur authenticité. La 911, en particulier, qui a gardé son cachet, ce qui en fait aujourd’hui un mythe automobile. Par contre, je trouve que les Jaguar se sont éloignées du design très félin d’origine; mais elles restent quand même de très belles voitures.

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