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Entretien avec Shiro Nakamura : Le gentleman samouraï (French version)

Ancien directeur du design chez Nissan, Shiro Nakamura est l’un des artisans du renouveau stylistique de l’automobile japonaise. Derrière son allure discrète se cache un visionnaire, qui a marqué le secteur par des choix audacieux, parfois clivants, mais toujours profondément conceptuels. De la Nissan GT-R au Juke, en passant par de nombreux concept-cars emblématiques, ses créations ont bousculé les codes et redéfini le lien entre design, technologie et émotion.
Pour Nakamura, le design doit d’abord porter un sens, avant de chercher à séduire. Il a ainsi imposé une signature forte au sein d’une industrie souvent limitée par le marketing et l’ingénierie. Aujourd’hui, alors qu’il revient sur plusieurs décennies d’innovation, le designer partage à travers cet entretien accordé à Gentlemen Drivers son regard sur ses influences, ses choix et sa vision de l’avenir de l’automobile. Un entretien avec un créateur qui n’a jamais cédé au consensus, préférant transformer durablement le langage des formes.

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Vous intéressiez-vous déjà aux voitures et au design lorsque vous étiez enfant ? Qu’est-ce qui a déclenché cette passion ?

Lorsque j’étais à l’école primaire, je dessinais constamment des voitures pendant les cours. Un livre intitulé « Cars of the World » était ma bible ; j’adorais regarder des photos de voitures que l’on voyait très rarement à Osaka au début des années 1960. J’étais particulièrement fasciné par les voitures de sport italiennes et les gros véhicules américains. À l’âge de neuf ans, j’ai trouvé dans une librairie un livre consacré aux carrozzeria italiennes. Ce moment a défini toute ma vie. J’ai alors développé un désir très clair : devenir designer automobile.

Vous avez commencé votre carrière chez Isuzu, avant de rejoindre Nissan. Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers le design automobile ?

À la fin du lycée à Osaka, je ne savais pas exactement quelle école choisir pour devenir designer automobile. J’ai cependant lu un article sur M. Hideo Kodama, le premier designer japonais chez Opel et j’ai appris qu’il avait étudié dans une école d’art à Tokyo. En suivant son parcours, j’ai choisi l’Université d’art de Musashino.
Comme l’université n’enseignait pas le design automobile à l’époque, le magazine italien «Style Auto» est devenu mon professeur. J’ai appris seul les techniques de croquis et les principes de la forme automobile.

Quelles ont été vos principales influences pendant vos études de design, au Japon, puis à l’ArtCenter, aux États-Unis ?

J’ai été inspiré par un livre sur le design de produits, écrit par M. Inokuchi, designer chez Isuzu. À cette époque, Isuzu produisait de nombreuses voitures séduisantes et employait des designers talentueux, ayant étudié à l’ArtCenter aux États-Unis. J’ai énormément appris à leurs côtés et j’ai pu expérimenter l’ensemble du processus de design automobile, durant mes quelques années chez Isuzu.
Lorsque j’ai ensuite intégré l’ArtCenter College of Design, j’étais déjà un designer mûr. Même si le programme avait moins à m’apprendre — j’ai d’ailleurs terminé major de promotion — ce que j’y ai surtout gagné, ce sont les échanges intenses et l’émulation créative avec des camarades talentueux, comme Chris Bangle.

Comment la transition culturelle entre le Japon et les États-Unis a-t-elle façonné votre philosophie du design ?

Après l’ArtCenter, j’ai travaillé au GM Tech Center, puis en Europe, en tant que responsable du design chez Isuzu, pendant cinq ans. Ces expériences dans différentes cultures m’ont permis de construire ma philosophie du design : le design automobile est le reflet d’une culture ; les designers doivent donc comprendre profondément les différences culturelles.

Comment définiriez-vous votre philosophie fondamentale de design?

Pendant mes cinq années chez Isuzu Europe, j’ai créé trois concept-cars : la 4200R, la Como et la VehiCROSS. J’ai collaboré avec de jeunes designers talentueux comme Julian Thomson et Simon Cox chez Lotus. Si la 4200R possédait un design exceptionnel et que la VehiCROSS proposait un concept totalement unique — toutes deux ayant été très bien accueillies — j’ai eu le sentiment d’avoir presque atteint mes objectifs. Toutefois, après mon retour au Japon, j’ai commencé à penser qu’il était nécessaire de créer des designs japonais originaux, plutôt que de suivre l’esthétique européenne.

Quel a été le plus grand défi dans la redéfinition de l’identité stylistique de Nissan, au début des années 2000 ?

Nissan possède une longue histoire de voitures excellentes, mais lorsque je suis arrivé, la cohérence de sa philosophie de design n’était pas clairement établie. Avec l’équipe, nous avons entrepris un travail de retour aux sources ; on peut énormément apprendre du passé, à condition de l’analyser en profondeur.

Comment la collaboration avec Carlos Ghosn a-t-elle influencé votre leadership et vos décisions créatives ?

En 1999, j’ai passé un entretien avec M. Carlos Ghosn. Ce fut une rencontre particulière ; nous nous sommes compris immédiatement. Il soutenait fortement le design et m’a laissé une grande liberté dans les décisions créatives. J’ai également beaucoup appris de lui en matière de leadership organisationnel.

Avec le recul, quel modèle Nissan représente le mieux votre vision de designer ?

Lorsque j’ai rejoint Nissan en 1999 en tant que Chief Creative Officer, ma mission était de ramener l’entreprise à la rentabilité, grâce à des produits au design attractif. La première génération de modèles sous ma direction, comme la 350Z et la Micra, a permis de redéfinir l’image de la marque Nissan.
Je suis particulièrement fier d’avoir créé la catégorie des crossovers, à commencer par le Murano et l’Infiniti FX en 2002, suivis du Qashqai et de la Juke. Ces modèles ont rencontré un grand succès commercial et ont contribué au redressement de Nissan. Trouver l’équilibre entre réussite économique et philosophie du design est difficile, mais essentiel.

La Nissan GT-R et la Cube sont très différentes et pourtant toutes deux iconiques. Comment avez-vous adapté votre approche créative à des projets aussi contrastés ?

L’un de mes objectifs était de créer des designs résolument japonais. La GT-R et la Cube expriment toutes deux la culture japonaise, mais à des extrêmes opposés. La Cube adopte une approche statique, anti-vitesse, inspirée de l’architecture japonaise traditionnelle — une conception «de l’intérieur vers l’extérieur».
À l’inverse, la GT-R visait à exprimer le dynamisme de la performance de haut niveau. Elle ne devait cependant pas suivre les codes des supercars européennes ; elle devait être clairement japonaise. L’inspiration est venue de Gundam, l’animation japonaise de robots, très populaire dans le monde et représentative de la culture japonaise contemporaine.

Comment conciliez-vous le minimalisme japonais avec les attentes mondiales des acheteurs automobiles ?

Le minimalisme est une valeur fondamentale de la philosophie japonaise et séduit un public international spécifique. Cependant, pour toucher un public plus large, il est nécessaire d’explorer les multiples facettes de la culture japonaise, en particulier la culture moderne. Historiquement, le Japon a su absorber et affiner de nombreuses influences venues du monde entier.

Après avoir quitté Nissan, vous avez fondé SN Design Platform. Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer cette nouvelle aventure ?

Pour moi, le design automobile n’est pas un métier, mais une passion de toute une vie. Je ne peux tout simplement pas m’en éloigner. Je crois que ma mission actuelle est de transmettre mon expérience à la nouvelle génération — non pas dans un cadre scolaire, mais dans le monde réel. C’est pourquoi j’ai créé mon entreprise comme une plateforme de collaboration, avec différents designers.

Comment choisissez-vous aujourd’hui les projets sur lesquels vous travaillez ?

Je ne travaille plus avec des constructeurs établis. Je préfère collaborer avec des personnes qui partagent les mêmes objectifs, mais qui ne peuvent les atteindre sans notre soutien spécialisé.

Considérez-vous le design automobile davantage comme une forme d’art ou comme une réponse aux contraintes de l’ingénierie ?

Les exigences techniques ne sont pas des contraintes, mais des catalyseurs de créativité. Si le design automobile doit répondre aux attentes des clients, il constitue également une forme puissante d’expression artistique.

Pensez-vous que l’essor des véhicules électriques et de la conduite autonome modifie l’essence du design automobile ?

La mobilité future sera polarisée : d’un côté, des outils fonctionnels de transport ; de l’autre, une dimension émotionnelle, le plaisir de conduire. À mesure que le design s’adapte aux valeurs des utilisateurs, le design automobile deviendra plus diversifié que jamais.

Si vous n’étiez pas devenu designer automobile, qu’auriez-vous fait ?

Pendant mes études à Tokyo, je passais beaucoup de temps à jouer de la basse jazz, que j’avais commencée au lycée. Je jouais dans des clubs de jazz avec des étudiants du conservatoire et j’ai failli suivre une carrière musicale professionnelle. Mais à l’approche de la fin de mes études, je me suis souvenu de mon rêve d’enfant : devenir designer automobile.

En dehors du design et de l’automobile, quelles sont vos passions personnelles ?

La musique reste une passion de toute une vie ; je joue toujours du jazz à la basse et de la musique classique — principalement Bach — au violoncelle. Je trouve de nombreux parallèles entre la musique classique et le design et j’apprends encore chaque jour, grâce à la musique.

Votre voiture classique préférée de tous les temps ?

Il est difficile d’en choisir une seule. J’aime profondément les voitures de sport italiennes des années 1960 et 1970, qui m’ont appris la beauté authentique. Si je devais en retenir une, ce serait l’Alfa Romeo Canguro de 1964 par Bertone, dessinée par un jeune, Giugiaro. Elle est parfaite sous tous les angles.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes designers qui entrent aujourd’hui dans le monde de l’automobile ?

Je me considère chanceux d’avoir réalisé mon rêve de devenir designer automobile. J’ai atteint des objectifs que je n’aurais jamais imaginés étant jeune, simplement en conservant ma passion pour l’automobile et le design. Mon conseil est de suivre sa passion et de toujours nourrir sa curiosité intellectuelle.

Biographie :

1950 : Naissance à Osaka, Japon.
1974 (mars) : Diplômé en design industriel – Bachelor of Arts, Musashino Art University, Tokyo.
1974 (avril) : Débuts professionnels chez Isuzu Motors au Japon, comme dessinateur studio.
1981 (octobre) : Études de design aux États-Unis – Bachelor of Science avec distinction en Transportation Design, Art Center College of Design, Pasadena, Californie.
1985 : Travaille à General Motors Advanced Design Studio à Warren, dans le Michigan, aux États-Unis.
1989 : Retour à Isuzu Motors Europe (Bruxelles/Birmingham) comme design manager / chief designer.
1997 : Vice-président, product planning chez American Isuzu Motors, Californie.
1998 : Nommé General Manager du centre de design d’Isuzu au Japon, où il crée le concept VehiCROSS.
1999 : Rejoint Nissan Motor Company, pour revitaliser le design du constructeur japonais.
2000–2001 : Monte rapidement en responsabilités chez Nissan – design director, puis senior vice-president, design et design global.
2006 : Devient Chief Creative Officer de Nissan, orchestrant la stratégie de design pour Nissan et Infiniti.
2017 (mars) : Quitte Nissan après près de 18 ans à la tête du design ; fonde Shiro Nakamura Design Associates.

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