Au départ, il y a eu l’amour pour le dessin qui se transformera progressivement en passion pour le design automobile. Une passion qui continue d’animer le quotidien de Adrian van Hooydonk, patron du design du groupe BMW. Fidèle à la marque à l’hélice, le designer néerlandais cohabitera pendant quelques temps avec un grand calibre du design automobile, Chris Bangle. Une collaboration de laquelle naîtront des modèles à succès qui ont marqué l’histoire de la marque. S’opposant à toute conception statique ou conservatrice du design, Van Hooydonk prône le changement, l’évolution pour suivre le développement effréné de la technologie automobile. En somme, pour Adrien le design doit refléter l’âme de la voiture et son tempérament. Aujourd’hui, le travail du patron de design de BMW est rythmé par la révolution que connaît l’industrie automobile matérialisée par l’apparition des voitures électriques et hybrides. Un nouveau challenge pour ce designer passionné jusqu’à la moelle et qui vient d’ajouter à son palmarès la paternité des deux premiers modèles électriques de BMW, la I8 et la I3. Gentlemen Drivers a eu le privilège d’être le seul magazine Arabo-africain à recueillir les propos d’Adrian van Hooydonk. Cette entreprise fut toutefois un vrai parcours de combattant qui a démarré par une prise de contact au Mondial de l’Automobile à Paris, suivie de la validation de l’entretien à travers un échange de mails et s’est conclu par une prise de vue à l’occasion du Salon de Genève.

Racontez-nous vos débuts avec l’automobile ?

Quand j’étais enfant, je m’intéressais à l’automobile et j’adorais également dessiner, mais pas que des voitures. Quand j’ai un peu grandi, je ne savais pas réellement ce que je voulais faire plus tard et bien sûr j’étais loin d’imaginer que j’allais devenir un designer automobile. En revanche, j’étais sûr d’une chose : j’aimais le dessin. C’est pour cette raison que je me suis orienté vers le dessin industriel. Du coup, j’ai suivi des études dans cette discipline à l’Université Polytechnique de Delft aux Pays-Bas. Longtemps, je n’ai pas cru à la possibilité de faire carrière dans le design automobile dans un petit pays comme la Hollande, où il n’y a pas d’industrie automobile. À la fin de mes études, j’ai ouvert un cabinet de design industriel à Amsterdam. Mais la passion pour l’automobile couvait toujours dans mes entrailles et n’attendait que l’occasion de s’exprimer. J’ai finalement franchi le pas en m’inscrivant au centre européen de l’art en Suisse. J’ai découvert que l’automobile était intéressante en termes de design, parce que c’est un objet expressif et mobile à la fois. J’ai passé une année au centre et au terme de mes études, j’ai reçu deux offres d’emploi de la part de BMW et de Ford. J’ai choisi la première et j’y travaille depuis 20 ans.

Était-il facile de trouver une place dans un team aussi concurrentiel ?

Quand j’ai rejoint BMW, l’effectif du bureau de design était plus restreint qu’il ne l’est aujourd’hui. Avec l’arrivée de Chris Bangle au début de la décennie 90, l’équipe s’est internationalisée et la langue est passée de l’allemand à l’anglais. Il y avait beaucoup de bons designers et les projets étaient des sortes de compétition où chacun de nous tentait de se distinguer. Les membres de l’équipe avaient l’habitude de demander à concevoir des croquis et cela a été également le cas pour moi. Ainsi, j’ai réalisé de nombreux croquis qui ont été sélectionnés et transformés en modèles. C’est le cas de la Mini ACV 30 présentée en janvier 1997 lors du rallye de Monte- Carlo célébrant les 30 ans de la première victoire d’une Mini Cooper et ensuite du concept car Z9. Suite à ces productions, j’ai été davantage sollicité par la firme et c’est ainsi que j’ai réalisé le design des séries 6 et 7. En 2000, je suis parti en Californie pour travailler pour la filiale du Groupe «Designworks ». Cela a été ma première mission en tant que manager chargé de superviser le centre de design «Automotive» à la renommée internationale, de 2001 à 2004.

Votre expérience en Californie a-t-elle marqué votre parcours ?

Mon passage en Californie m’a marqué en tant que designer, car on peut croiser de belles voitures sur la route et les gens aiment beaucoup les voitures et surtout la marque BMW. La marque munichoise est la première dans la catégorie premium dans cet État américain. L’autre caractéristique intéressante est que ce marché absorbe très vite les nouveautés automobiles. Par la suite, je suis retourné à Munich pour occuper le poste de chef du studio de design de BMW Automobiles. Quatre années plus tard, j’ai pris les commandes de l’activité design du groupe, à la place de Chris Bangle, qui a décidé de quitter la firme.

Le bureau de design en Californie est très réputé au niveau du groupe. Pourquoi ?

Aux États-Unis, les gens sont très optimistes et pensent que rien n’est impossible. Un tel environnement convient parfaitement à un designer automobile. Il est toujours difficile de créer un nouveau produit et de le proposer au public, mais ce n’est pas le cas lorsqu’on a affaire à des clients qui s’emballent pour tout ce qui est nouveau et original. De plus, l’inspiration peut venir de beaucoup de sources : le voyage, la rencontre de nouvelles personnes, la découverte de nouvelles cultures….

Comment a été la cohabitation avec un designer de la trempe de Chris Bangle ?

Travailler avec Chris Bangle a été un plaisir, parce c’est quelqu’un qui a l’esprit ouvert, qui accorde beaucoup d’autonomie aux membres de son équipe et qui encourage la créativité. Durant les vingt dernières années, l’activité de BMW s’est considérablement développée et d’autres marques sont entrées dans le giron du constructeur munichois, en l’occurrence Mini et Rolls-Royce. Cela nous a donné la chance de travailler sur plusieurs projets intéressants qui ont imprégné l’histoire de la marque. Aujourd’hui encore, nous continuons à trouver du plaisir à travailler sur de nouvelles idées, telles que le très récent concept BMW Active Tourer.

Comment avez-vous vécu les critiques essuyées par la Série 7 ?

Pour répondre à votre question, j’aimerais revenir un peu en arrière, pour plonger dans l’histoire de la marque. C’est une histoire faite de succès et il va sans dire que la réussite n’est pas le fruit du hasard, mais la résultante de beaucoup de travail et d’une stratégie bien pensée. Une grande part de ce succès, BMW la doit à sa capacité à changer de trajectoire et de faire un pas en avant, alors qu’elle est au sommet de son art. La série 7 que vous avez évoquée a franchi ce pas, pour la simple raison que quand la technologie change, le design doit suivre, pour refléter ce changement. Si vous regardez par exemple la i3 ou la i8, vous vous apercevrez que nous sommes en train de développer une nouvelle technologie, basée sur l’électrique : batteries, châssis en fibre de carbone… c’est une révolution. C’est pour cette raison que le look de ces voitures est futuriste. C’est avant tout par le design que le client peut ressentir qu’une nouvelle mobilité s’offre à lui. Je pense également que le développement qu’a connu BMW durant les quinze dernières années nous a permis de développer un large vocabulaire, synonyme de modèles diversifiés. Ainsi, si on jette un coup d’œil sur la gamme du constructeur, on trouvera des modèles différents, mais qui sont en même temps facilement reconnaissables en tant que produits de la marque. C’est cela que nous avons développé lors de cette période.

Quels sont vos projets actuels ?

C’est un secret (rires…). Nous travaillons sur beaucoup de nouveaux projets et essentiellement sur une nouvelle génération de voitures et nous nous projetons sur trois ans pour toutes les marques du groupe. Je ne pourrai pas vous en dire plus, car j’aime mon métier et j’aimerais continuer encore à l’exercer pendant quelques années (rires…)

Quel regard portez sur le design automobile ?

Personnellement, en tant que designer, je suis très optimiste. Notre travail est de rendre l’apparence des produits toujours meilleure. C’est pourquoi nous devons toujours regarder vers l’avant. Je fais ce métier depuis 20 ans et le secteur automobile a vécu des moments de crise et de reprise. En tant que designer, je travaille avec mon équipe sur des projets à l’horizon 2015, Cela veut dire que notre focus va au- delà du contexte économique actuel. Nous sommes convaincus par ailleurs que si nous fabriquons de bons produits, suffisamment attractifs, nous trouverons certainement des clients prêts à les acheter. Pour la technologie électrique, je suis également optimiste, mais l’engouement pour cette nouvelle forme de mobilité n’est pas pour demain. Je pense qu’en 2020, 50% de notre production sera en mode électrique ou hybride. À cette date, cette nouvelle forme de mobilité se banalisera, mais le lancement cette année de nos deux modèles I3 et I8 sera une réelle nouveauté pour le client. Nos clients achètent les modèles de BMW, Mini ou Rolls-Royce pour leur qualité, leur sécurité et leur technologie, mais ils attendent de nous en tant que marque premium de contribuer à la réduction du CO2 à travers des produits plus respectueux de l’environnement. Notre métier en tant que designers est de préserver le côté fun des voitures.

Quelle est la tendance actuelle de design chez BMW?

Pour la marque BMW, la tendance repose sur le design émotionnel. Nous savons concevoir des voitures qui dégagent une forte impression de l’extérieur, de sorte à donner au client l’envie de les conduire. Ainsi, quand il voit une BMW garée, il doit déjà commencer à penser à la façon dont il la conduirait. C’est cela ce que nous recherchons, à travers le design émotionnel.

Qu’est ce qui différencie BMW des autres constructeurs à ce niveau ?

Dans la conception de BMW, nous accordons toujours de l’attention aux proportions, à la surface et aux détails de la carrosserie. Je pense qu’il n’y a aucun autre constructeur que BMW qui passe tellement de temps à regarder les proportions, la relation entre la longueur, la largeur et la hauteur. À mon avis, la nouvelle Série 5, par exemple, traduit ce souci. Elle a un empattement très long, de très grosses roues et un rapport harmonieux entre la longueur et la hauteur de la voiture, avec un capot très long. Nous avons passé beaucoup de temps à travailler pour obtenir les bonnes proportions. La série 5 ne possède pas beaucoup de lignes, tout comme la Série 7, mais fait appel en grande partie à la sculpture. Comme les modèles récents, la série 5 bénéficie de quelques détails qui rendent une BMW facilement reconnaissable : doubles projecteurs bi-Xénon légèrement coupés avec les anneaux en couronne alimentés par des LED ou les feux arrière en L qui équipent déjà les Z4 et 5 GT. Nous appelons ces détails des icônes dans la conception des voitures BMW.

Cela voudrait-il dire qu’avec la nouvelle Série 5, BMW est revenue à un design plus classique ?

Par rapport à l’E60, peut-être la F10 est plus évolutive que révolutionnaire. Cette évolution, va, à mon avis, dans le sens de BMW, car cette voiture a été développée pour exprimer plus d’élégance et de sportivité. C’est exactement ce que la marque à l’hélice représente, cette combinaison d’élégance et de sportivité. La série 5 est le cœur de la marque, c’est la voiture qui définit vraiment la marque, parce qu’elle est achetée par des gens qui parcourent de longues distances et de ce fait passent beaucoup de temps dans la voiture. C’est pourquoi, la série 5 doit être à 120% une BMW, et je pense que la nouvelle Série 5 traduit vraiment cet esprit.

Selon vous, quel autre constructeur a une belle touche esthétique?

Je suis sûr qu’il y a de bons designers chez de nombreuses autres marques. En Europe, je trouve que Renault se débrouille bien. Je suis très heureux de travailler là où je suis parce que je pense qu’il n’y a aucune autre firme où il y a une aussi parfaite entente et collaboration entre ingénieurs et designers.

Comment la marque fait-elle pour que le plaisir de posséder une BMW au premier jour ne disparaisse pas par la suite?

Pour moi, le design est la promesse d’une sensation qui doit se ressentir lors de la conduite de la voiture et généralement, BMW tient ses engagements. Comment considérer qu’une automobile est dynamique si son apparence est tout sauf dynamique. Le tempérament est une chose que l’on doit voir et ressentir. C’est comme avec le talent. Il ne suffit pas d’en avoir, il faut savoir l’exploiter. Pour véhiculer une certaine idée de la conduite selon BMW, nous avons des lignes nettes de design extérieur, qui sont pour nous l’expression de la précision. C’est une précision que vous allez ressentir quand vous conduisez la voiture : la précision de la direction, du changement de vitesses, du freinage. Le design peut déjà communiquer cela de l’extérieur et quand vous conduisez la voiture, vous pouvez réellement vivre l’expérience. Ensuite, nous regardons les petits détails qu’au début, vous ne remarquerez même pas et qui n’attireront votre attention qu’au fil du temps. Sur la série 7, je pense au Kink Hofmeister (le montant arrière possède une forme particulière : une courbe qui vient entourer l’extrémité de la vitre arrière) où nous avons mis une ligne au-dessus, à droite dans le métal. C’est le plus grand morceau de métal dans la voiture, donc c’est vraiment difficile à accomplir à partir d’un point de vue technique. Nous l’avons fait comme une de ces choses que peut- être un jour, après que vous ayez acheté la Série 7 et que vous retournez à votre voiture, le soleil se couchant sur elle, vous remarquerez tout à coup. Vous verrez cette forme très subtile qui donne au «Kink Hofmeister» un aspect tridimensionnel. Jusqu’à ce point, c’était un graphique bidimensionnel. Nous avons aussi mis beaucoup de petits détails, comme la fonction aérodynamique sur les feux arrière. Donc, il y a beaucoup de choses à découvrir sur la voiture et même après plusieurs années, on continuera à dire que ses concepteurs ont parfaitement maîtrisé le sujet.

Quel genre de conduite adoptez-vous?

Je conduis une M3 coupé et donc j’aime la conduite sportive. Quels sont les modèles de voitures que vous appréciez le plus? Comme je viens de le spécifier, j’aime les voitures de sport et à leur tête la 3.0CS BMW ….. Pour moi, c’est toujours la voiture qui intègre dans ses entrailles tout l’ADN BMW. Ce coupé a des lignes nettes, semble très étiré, léger et agile et dispose d’une conduite orientée vers le conducteur à l’intérieur. Je pense que cette voiture est une bonne synthèse entre sportivité et élégance. J’aime également le 2002et la M1. Les modèles que je viens de citer sont mes favoris. En outre, au risque d’être un peu partial, j’apprécie également la Série 6. À part BMW, j’ai un faible pour le concept car de la Lancia Stratos, par Bertone. J’aime par ailleurs l’ancienne Mini, dont je possède un exemplaire ainsi qu’une ancienne moto de BMW : la R18 GS.

À part le design automobile, quelles sont vos autres occupations ?

J’aime le voyage, l’architecture, les arts, la visite de musées, le design industriel, aussi bien que le dessin en général. J’ai conçu plus que des voitures, par exemple une chaise, un canapé et d’autres objets. Comme je l’ai déjà dit, j’aime aussi conduire.

Sur quels projets rêvez-vous de travailler et quelle est la marge de manœuvre de vos designers ?

En réalité, tous mes voeux se réalisent. En termes de design du moins, pas dans tout. En tant que bureau d’études, nous travaillons sur des produits pour renouveler la gamme, en fonction de l’évolution du marché et des attentes de la clientèle. Nous sommes également chargés de réfléchir à mettre en place de nouveaux concepts et nous obtenons réellement une certaine liberté de la part de l’entreprise pour développer de nouvelles idées. Certes, toutes les idées ne seront pas produites, mais, en un sens, nous sommes très libres de proposer ce que nous voulons. Je crois que nous avons besoin de plus d’idées que ce que la firme peut produire. Le contraire serait une mauvaise chose.

Qu’est ce qui fait la spécificité de votre team de designers?

C’est une question difficile, mais je pense qu’ils ont tous la même mentalité. Nous regardons tous vers l’avenir. En tant que concepteur, vous devez toujours penser que vous pouvez faire mieux. Vous devez toujours penser que la prochaine voiture sera encore meilleure. Je dirais que tous les membres de mon équipe sont motivés. Ils aiment les voitures et les motos, ils aiment conduire et ils aiment le design et cela se voit dans les moindres détails. Je pense qu’au fil des années, nous avons réussi à recruter certains des meilleurs designers au monde. Pour moi, l’ambiance dans l’équipe est extrêmement importante. La conception est basée sur la concurrence, de sorte que chaque concepteur tente de faire mieux que ses collègues et cela pourrait conduire à une atmosphère épouvantable. Mais dans notre équipe, nous ne fonctionnons pas de cette manière. Je pense que les compétitions sont gérées de façon très équitable et que les concepteurs s’entraident et se motivent les uns les autres. Cette attitude est devenue essentielle pour moi. Je ne pourrais jamais embaucher un designer, même s’il est très bon, s’il est arrogant. Une telle personne dans l’équipe peut tout gâcher.

 

 

 

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