Considéré comme la figure de proue du championnat du monde WTCC, Yvan Muller a remporté trois championnats du monde dans cette discipline et a fait un début remarqué cette saison. La dernière étape disputée à Marrakech a confirmé encore une fois le grand talent de ce champion, qui a réussi à remonter cinq places en quatre tours seulement lors de la seconde course et s’est imposé face à ses coéquipiers de l’équipe Chevrolet. Même si sa spécialité est le circuit, le pilote français a brillé dans d’autres disciplines, telles que le pilotage sur glace ou le rallye. C’est une polyvalence qu’il considère comme essentielle pour tout pilote qui veut toujours faire mieux. C’est d’ailleurs cet objectif qu’il s’est tracé pour les années à venir. Gentlemen Drivers a saisi l’opportunité de sa présence à Marrakech pour le rapprocher davantage des passionnés marocains du sport automobile.

Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’intérêt pour le sport automobile ?

Dans les années 70, mon père, qui courait à un niveau modeste, faisait de la course de côte en amateur et j’avais une soeur aînée qui l’accompagnait tout le temps, parce qu’elle appréciait ce qu’il faisait et j’ai suivi leur voie. Par la suite, ma soeur a commencé à faire du karting et de la voiture à haut niveau. Je suis né en 1969, au moment où mon père venait de démarrer la compétition et donc j’ai baigné dans la course automobile depuis tout petit. J’ai ensuite suivi ma soeur sur les circuits. Mon passage à la compétition s’est fait naturellement, car j’ai trouvé des parents qui m’encourageaient. Il faut savoir qu’à cet âge, si les parents ne poussent pas, c’est très compliqué par la suite de faire carrière dans ce sport. Après trois victoires cette saison, vous êtes bien parti pour décrocher un quatrième titre en WTCC.

Ne pensez-vous que la domination des Chevrolet risque de rendre le championnat plutôt ennuyeux ?

J’ai gagné jusqu’à maintenant trois étapes sur douze. En dix huit courses, beaucoup de choses peuvent encore se passer. Donc, je suis encore loin d’un nouveau titre. Par rapport à votre question, je ne crois pas que nous risquons d’assister à un championnat ennuyeux. Avez-vous trouvé les deux courses de Marrakech ennuyeuses ? Moi pas. Même quand les Ferrari ou les Mc Laren dominent le championnat de F1, cela n’enlève rien au spectacle. Il est vrai que nous avons un peu dominé la course de Marrakech, mais rappelons tout de même que Tarquini a décroché la pole position à Monza et des podiums ont été décrochés par Tarquini, Coronel et Garcia. Donc, je pense que les concurrents peuvent toujours rattraper le petit retard qu’ils ont. Même si le championnat se joue entre Chevrolet, ce qui est loin d’être fait, je ne pense pas que ce sera ennuyeux. De toute manière, chaque année, le titre se joue entre deux ou trois voitures.

Que ce soit des voitures bleues ou rouges, ça ne change rien. Selon vous, qu’est ce qui fait la supériorité des Cruze, par rapport à la concurrence ?

Je ne peux pas parler des autres équipes. Pour ce qui est de celle de Chevrolet, je crois qu’elle a atteint un niveau très élevé. C’est une équipe exceptionnelle, dotée de très bons éléments. Tousles membres de l’équipe vont évidemment dans le même sens. Il y a beaucoup de travail derrière ce succès. Entre deux courses, nous continuons à nous entraîner à fond. Nous dominons et malgré cela nous continuons à travailler. Je ne crois pas qu’on puisse trouver parmi nos concurrents, ceux qui prennent cette peine, alors que ce sont eux qui en auraient le plus besoin.

Vous avez remporté la dernière manche du championnat qui s’est déroulée à Marrakech. Quel regard portez-vous sur l’unique étape du WTCC organisée sur le continent africain ?

Le fait que WTCC organise une de ses étapes sur le continent africain est un pas significatif, parce que ce n’est pas courant. Je me rappelle que la seule compétition à laquelle j’ai participé en Afrique, c’était le Dakar. Personnellement, j’approuve cette initiative et je l’encourage. Dans l’ensemble, la course de Marrakech est une belle épreuve. J’aurais juste souhaité deux ou trois virages de plus sur le circuit.

 

Biographie
Né le 16 Août 1969 à ALTKIRCH (F) Alsace
Vit avec Justine, a une fille, Nina, 14 ans
Parrain et capitaine de l’équipe de France FFSA Karting espoirs
Recordman du nombre de victoires en WTCC : 25
Recordman du nombre de tours en tête en WTCC: 297 tours.
Courses sur circuit:
Champion du monde WTCC / Chevrolet : 2010 et 2011
Vice-champion du monde WTCC 2009 / Seat
Champion du monde WTCC / Seat : 2008
Vice-champion du monde WTCC 2007 / Seat
Vainqueur Sandown 500 V8 Supercar Australie / 2005
Vice-champion d’Angleterre BTCC / 2001, 2002, 2004 & 2005
Champion d’Angleterre BTCC / Vauxhall 2003
Champion de France Supertourisme / BMW 1995
Champion d’Angleterre F3000 / 1993
Courses sur glace :
Vainqueur 24H de Chamonix / 97, 99, 2000, 2001 & 2002.
10 fois vainqueur du Trophée Andros / de 1997 à 2006
Karting:
Vice-champion du Monde / 1985
Champion d’Europe / 1986
Hobbies: vélo, VTT, moto, jet Ski et…rallye

Comment avez-vous trouvé le public marocain ?

Les gens qui sont venus me voir et avec lesquels j’ai eu le temps de parler, ce qui n’était pas évident pendant un week-end de course, semblaient intéressés. J’ai eu le sentiment que les spectateurs avaient l’air de s’y connaître et de suivre les épreuves. Depuis trois jours, j’ai constaté beaucoup de connexions sur mes pages Facebook et Twitter à partir du Maroc. Si les Marocains ne s’intéressaient pas forcément avant au championnat, aujourd’hui ils le font, grâce à l’épreuve de Marrakech. Celle-ci leur fait connaître le championnat WTCC et c’est une belle vitrine ouverte sur le monde, qui fait découvrir le Maroc à des dizaines de millions de téléspectateurs. Vous avez fait vos débuts en monoplace, où vous vous êtes hissé jusqu’à la F3000.

Pourquoi avez-vous changé de trajectoire, en basculant dans le championnat des voitures de tourisme ?

J’ai commencé comme tout le monde par faire du karting. Cette formule est une fantastique école d’apprentissage du pilotage à moindres frais. Un jeune Marocain m’a demandé sur Facebook récemment comment faire pour devenir pilote, je lui ai suggéré de faire du kart. Côté palmarès, j’ai été plusieurs fois champion de France, champion d’Europe et vice -champion du monde de cette discipline. Après, j’ai fait de la Formule Renault puis de la F2 en Angleterre et finalement de la F3000. Ensuite, il fallait passer en F1, mais il n’y avait plus de place disponible, parce qu’il y avait beaucoup de Français de ma génération dans le circuit, nous étions nombreux à être capables d’aller en F1. Et étant donné que je n’allais pas faire carrière en F 3000, je me suis diversifié dans le Touring Car entre autres.

En termes de pilotage, quelles différences y a-t-il entre une monoplace et une voiture de tourisme ?

Cela change passablement, parce que la monoplace fait déjà la moitié du poids d’une voiture de tourisme. Donc, par le poids déjà, c’est une voiture très différente à conduire. Le reste c’est du pilotage, qui est synonyme d’adaptation à un engin. L’adaptation est différente entre une monoplace et une berline. Grosso modo, dans les deux cas, il faut s’adapter, analyser, mais les deux disciplines posent des problèmes différents. Parallèlement au WTCC, vous avez participé à des rallyes dont le Paris – Dakar et le WRC.

Comment expliquez-vous votre intérêt pour cette discipline ?

J’ai toujours aimé être polyvalent et découvrir de nouvelles choses. Je suis un vrai spécialiste des courses sur circuit, mais j’aime vivre de nouvelles expériences. Plus on sait faire beaucoup de choses, plus on a de chances de durer dans le métier. C’est pour cela que j’ai voulu faire cette expérience du Dakar. Donc, j’ai participé au dernier Dakar, qui s’est déroulé sur le continent africain et au premier organisé en Amérique du Sud. Après, je n’ai pas eu le temps de renouveler l’expérience. Je regrette beaucoup le Dakar africain. Concernant le WRC, j’ai fait une dizaine de rallyes dans ma carrière dont certains à un niveau mondial. Cette année, je vais certainement participer au rallye de France, parce c’est dans ma région natale.

Avez-vous trouvé des difficultés pour vous adapter au pilotage en rallye ?

La plus grande complication, c’est de conduire avec un co-pilote. En fait, en rallye, vous conduisez par rapport à ce qu’on vous dit, mais pas par rapport à ce que vous voyez ou ce que vous savez. En rallye, il faut conduire en fonction de ce que votre co-pilote vous dit alors que sur circuit, le pilote connaît très bien le tracé et il lui est facile de placer les roues au millimètre. Pour résumer, la première difficulté est d’arriver à trouver une prise efficace et la deuxième consiste à pouvoir conduire à la parole. Vous avez participé à deux reprises en 93 et 94 aux 24 Heures du Mans, sans succès.

Quelles sont les raisons de cette expérience non concluante, et pourquoi n’avez-vous pas songé à participer à nouveau à cette compétition ?

J’ai effectivement participé deux fois au Mans. La première, nous n’avions pas une voiture compétitive et on s’était arrêté à une heure de la fin. La deuxième fois, on aurait pu gagner avec une voiture qui était en deuxième ligne sur la grille de départ avec les Ferrari 333 SP mais à cause d’une bêtise de l’équipe, nous avons abandonné après une heure et demie de course. En réalité, j’étais engagé chez Audi durant les premières années, où la marque s’est présentée au Mans et je devais rouler dans une de leurs voitures. À l’époque, je faisais beaucoup de choses, le BTCC, les courses sur glace et les tests du Mans pour Audi. J’ai tenu ainsi pendant trois mois après j’ai appelé Audi pour leur dire que je ne pouvais pas donner le maximum de moi-même et j’ai arrêté. Le Mans est une course que j’apprécie, je l’ai testée deux fois, mais je ne suis pas plus fan que cela. Vous êtes connu pour être champion du monde en WTCC, mais beaucoup moins en tant que vainqueur à dix reprises dans le trophée Andros.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans le pilotage sur glace ?

C’est parce que je pilotais à l’époque pour une écurie qui s’appelle «Oreca», en tant que pilote en championnat français de super tourisme. À cette époque, l’écurie a engagé une voiture dans la compétition sur glace et elle était à la recherche d’un pilote et ils ont pensé tout naturellement à moi. J’ai refusé au début, mais ils m’ont forcé la main. Comme je suis a priori un pilote polyvalent, je m’en suis bien sorti.

Comment un pilote de votre niveau se prépare-t-il à la compétition ? Je me prépare physiquement et mentalement. Les deux vont de pair. Quand il fait beau, je fais du vélo. Cette année, je m’entraîne pour un triathlon qui aura lieu en été. Pendant l’hiver, je fais surtout du ski, de la randonnée et de la raquette. J’essaie d’alterner beaucoup de sports, surtout ceux qui m’apportent de l’endurance cardiaque. Avec l’âge, on prend de l’embonpoint et on n’est plus aussi alerte que lorsqu’on a 20 ans. Donc, il faut s’entraîner pour garder la forme.

Comment arrivez-vous à juguler la peur de l’accident ?

Je n’ai pas peur de l’accident parce que sinon il serait temps pour moi d’arrêter. J’ai par contre la peur de ne pas bien faire. J’ai eu pas mal d’accidents dans ma carrière, mais heureusement rien de grave, sauf la fois où je jouais le titre en 2009 à Macao face à Tarquini. En qualifications, j’ai glissé sur une plaque d’huile et j’ai fait un tête à queue et Tarquini qui arrivait derrière n’a pas pu m’éviter. Le choc a été tellement violent que j’ai perdu connaissance ! J’ai eu du mal à m’en remettre, parce que j’ai été touché au niveau de l’oreille interne et j’ai dû faire de la rééducation pendant longtemps.

Quel est le nombre de victoires que vous avez remportées au cours de votre carrière ?

Je ne suis pas un homme de statistiques. Mais j’ai dû lire quelque part que je détiens le record de victoires en WTCC. C’est quelque chose qui ne m’intéresse pas maintenant, mais peut être j’y songerai quand je serai à la retraite (rires…).

Quelle est la victoire qui vous a le plus marqué dans votre parcours ?

La prochaine (rires…). Je crois que c’est mon premier titre de champion du monde, remporté en novembre 2008. J’ai participé au championnat du monde de karting, mais de 1998 jusqu’à 2006, je n’ai plus couru en championnat du monde. En 1984, j’ai perdu le titre de champion du monde de karting pour 10 cm ! Donc, j’avais toujours cela en mémoire et je n’ai pas digéré d’avoir raté le titre pour si peu. En 2008, je devenais enfin champion du monde et ainsi, j’ai pu faire le deuil de 1984. Vous avez été plusieurs fois champion du monde en WTCC.

Quel regard portez-vous sur ce championnat ?

C’est un beau championnat, qui n’est malheureusement pas connu à sa juste valeur. Donc, il faut laisser le temps au temps pour que les choses changent dans le bon sens. Il faut surtout travailler le volet marketing et communication pour donner à l’évènement une vraie valeur médiatique. Le WTCC a une valeur sportive mais pas encore une valeur médiatique.

Quels sont vos objectifs pour la saison 2012 ?

Je ne me fixe jamais d’objectif de résultat. Pour moi, le plus important c’est de bien faire mon travail. Évidemment, je suis engagé pour gagner des courses. A priori, si on regarde mon palmarès, ma stratégie n’est pas trop mauvaise.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui veulent faire carrière dans le sport automobile ?

C’est une question très compliquée, parce que je ne sais pas en matière d’automobile ou de karting comment vous êtes structuré au Maroc. Généralement, il faut s’approcher d’un club et avoir un parent ou un proche qui vous aide à avancer. Si vous n’avez pas un tel appui, c’est mal parti pour vous. En plus, il faut avoir l’envie, la motivation et le plaisir. Je rencontre beaucoup de jeunes qui font du karting et qui veulent devenir pilotes de F1. Je regrette cet état d’esprit, parce qu’il ne faut jamais se fixer d’objectif de résultat et garder toujours la fraîcheur d’esprit et l’envie de se faire plaisir.

Quel est votre pilote préféré ?

Tout simplement le meilleur pilote de l’histoire : le Brésilien Ayrton Senna. C’est le best of the best.

Quel modèle de voiture de sport affectionnez-vous ?

La Chevrolet Camaro. J’en ai une d’ailleurs. Toutefois, je suis passionné beaucoup plus par la moto. J’en ai onze, qui sont plus orientées plaisir et balade, car je déteste faire de la vitesse sur route.