L’histoire du Championnat du monde des rallyes est certes marquée par l’empreinte indélébile de quelques monstres sacrés, tels que Jean Ragnotti, Walter Rohrl, Michèle Mouton, Carlos Sainz, Colin McRae, Tommi Makinen, Juha Kankkunen. Mais c’est un pilote français qui tutoie les étoiles : Sebastien Loeb. Nonuple champion du monde, il a battu le record des titres mondiaux toutes disciplines confondues. Même le baron rouge « Michael Schumacher » s’incline dans cet exercice. Et pourtant, celui qu’on surnomme «le patron» n’était pas destiné à faire carrière dans le sport automobile, mais plutôt dans le bâtiment. C’est son talent inné et sa passion pour la vitesse qui vont lui ouvrir les portes du rallye, discipline qu’il a dominé de la tête et des épaules. Mieux, Loeb va s’illustrer également dans la course mythique des 24 heures du Mans en remportant une deuxième place dès sa première participation. Cédant aux sirènes de la course en circuit, le pilote français va finir par troquer son statut de pilote de rallye contre un baquet en WTCC. Et encore une fois, ses qualités de pilotage exceptionnelles vont lui permettre de faire des étincelles, d’entrée de jeu. Dans cet entretien exclusif accordé au magazine Gentlemen Drivers, Sebastien Loeb retrace son parcours depuis le tout début. Un récit passionnant, émaillé d’anecdotes croustillantes, qui témoignent de la grande passion de ce pilote d’exception.

Votre première fois au volant?

Je devais avoir 5 ans, dans la 2 CV de mes parents, garée dans la cour de ma grand-mère. J’ai enlevé la vitesse, la voiture a descendu la cour, a fini dans un escalier. Après, j’ai roulé assis sur les genoux de mon père, puis tout seul à 13 ans quand j’atteignais les pédales. J’étais tellement obnubilé par les voitures que le permis était le seul examen qui m’intéressait ! Je l’ai passé aussi vite que j’ai pu, à ma majorité.

Quelle était votre première voiture?

La Skoda de mes parents. Avec moi, le moteur n’a pas tenu longtemps…(rires). Je rêvais d’avoir une Renault 5 GT Turbo. Pour avoir rapidement des sous, je quitte le lycée. Je voulais du concret et donc je passe mon diplôme d’électricien en bâtiment. À peine avais-je débuté dans la vie active que j’ai misé l’intégralité de mes revenus dans l’objet de mes rêves : une Supercinq GT Turbo. Les trains de pneus agonisent au bout de 2.500 km et mon permis est plus souvent à la préfecture que dans ma poche ! Mon apprentissage du pilotage commence ainsi et révèle des qualités innées. Je m’amuse à torturer quelques GTI avant de tomber sur une annonce présentant l’opération de détection “Rallye Jeunes”.

Pourtant je n’étais pas destiné à la conduite en rallye, mais plutôt à la gymnastique, que j’ai pratiquée à très haut niveau. Pour preuve, j’ai même été quatre fois champion d’Alsace, Champion du Grand Est et classé à la dixième place aux championnats de France.

Parlez-nous de vos débuts en compétition ?

En 1995, j’avais 21 ans et à cette époque-là je raclais les fonds de tiroirs pour trouver les 100 francs nécessaires à l’inscription au “Rallye Jeunes”. En 1997, j’accède pour la deuxième fois à la finale. J’ai dominé cette finale une première fois et je n’ai pas été sélectionné. J’ai reproduit donc la même prestation l’année suivante et là une personne me remarque, en se disant que c’était la deuxième fois que ce jeune pilote réussissait à être devant 15.000 participants. Donc, ce n’est pas un hasard, il a quelque chose de spécial. Il s’agit de Dominique Heintz, qui est aujourd’hui directeur de Sebastien Loeb Racing, le team que j’ai créé. C’est lui qui m’a permis de débuter en rallye, régional au début, Formule de promotion….

Par la suite, je remporte le Trohée Citroën Saxo Kit-Car en 1999, ce qui attire l’attention de Guy Fréquelin. Le directeur de Citroën Sport va alors devenir le guide de ma carrière. En 2001, je démontre mon potentiel en terminant deuxième du Rallye San Remo, lors d’une participation ponctuelle au volant d’une Xsara WRC officielle. Je rejoins Citroën à temps plein dès la saison 2002. Je remporte ma première victoire la même année au Rallye d’Allemagne avant de manquer le titre d’un point en 2003, malgré trois succès.

Quels sont les autres moments forts de votre carrière en rallye ?

En 2004, six victoires me permettent de débuter ma série de titres mondiaux. L’année suivante, je deviens le premier pilote à remporter dix rallyes en une saison, devenant double champion du monde. Avec une Xsara privée de l’équipe Kronos, je m’offre un troisième titre en 2006, tout en manquant trois manches après m’être cassé l’épaule lors d’une chute à moto.

Biographie

1974 : naissance à Haguenau dans le Bas-Rhin en Alsace (France)
1995 : participe à l’opération Volant Rallye Jeunes
2001 : remporte le championnat de France des rallyes, ainsi que le championnat
du monde juniors
2003 : dispute sa première saison complète en WRC
2004-2013 : remporte neuf titres mondiaux en WRC
2006 : s’adjuge la deuxième place aux 24 heures du Mans avec Pescarolo Sport.
2011 : crée son team Sebastien Loeb Racing
2013 : arrête sa carrière de rallyman
2014 : s’engage en championnat du monde WTCC
Sébastien Loeb en chiffres :
9 : Le nombre de titres mondiaux en WRC
900 : Le nombre de spéciales remportées en WRC
1 : En 2006 et 2009, Sébastien Loeb a remporté le titre mondial pour un point
d’avance sur Grönholm et Hirvonen
73,33% : En pourcentage, le ratio de victoires sur la saison 2008
(11 victoires en 15 rallyes)
1 sur 1 : Loeb a remporté 50% des rallyes auxquels il a participé.
78 : Le nombre de victoires en WRC
23 : Le nombre de rallyes différents sur lesquels Loeb s’est imposé
8 : Le nombre de victoires consécutives aux rallyes d’Allemagne et de Catalogne
28 : Le nombre de rallyes consécutifs terminés dans les points
21 : Le nombre de rallyes qu’il n’a pas terminé (sur 168 participations)
85 : Le record de distance en mètres de son saut sur une speciale au rallye
de Turquie

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De retour avec l’équipe officielle Citroën Sport en 2007, je remporte une quatrième couronne au volant de la nouvelle C4 WRC, avant d’ajouter un cinquième titre à ma collection, grâce à un millésime exceptionnel garni de 11 victoires. Mon titre en 2009 est plus difficile. Malgré un début de saison parfait avec cinq victoires en autant de rallyes, je connais une série de malchances, mais je gagne finalement le titre pour un point face à mon rival Mikko Hirvonen. En 2010, je reprends encore une fois le dessus avec huit nouvelles victoires, et j’enfonce le clou en glanant deux titres supplémentaires en 2011 et 2012.

En 15 ans de carrière quels sont les victoires qui vous ont le plus marqué ?

Le premier titre en 2004, qui m’a donné énormément confiance en mon potentiel. Mais il y a surtout le titre remporté en 2010 et que j’ai remporté dès le rallye d’Alsace. J’ai été très ému d’aborder la dernière ligne droite qui se trouve à proximité de mon lieu de naissance. Il y a eu ensuite le plaisir de partager la victoire avec la famille et les amis.

Quand avez-vous eu réellement peur dans votre carrière de rallyman ?

En fait, on n’a pas le temps d’avoir peur. C’est en y pensant à l’avance qu’on peut être envahi par la peur. Quand on perd le contrôle de la voiture, soit on se fait une petite frayeur, mais on arrive à rattraper la voiture, soit l’accident se produit, mais on n’a même pas cinq secondes pour le réaliser.

Avez-vous conscience d’être la légende qui a marqué le WRC ?

J’ai conscience d’avoir marqué le rallye de par les neuf titres acquis avec Daniel Elena. De là à parler de légende, je ne sais pas…

Qu’est-ce-que ça vous a fait d’être élu sportif préféré des Français quatre ans de suite ?

Cela a été un honneur pour moi. Ça me paraît toujours un peu incroyable, surprenant en un sens. Je n’ai jamais cherché à changer de comportement pour plaire à qui que ce soit. Si les gens m’apprécient, alors j’en suis très honoré.

Votre passage en WTCC vous a-t-il fait perdre vos réflexes de pilote de rallye ?

Depuis mon arrêt de la compétition en rallye, je me suis consacré à la course sur circuit et j’ai déjà remporté plusieurs victoires en Championnat du monde des voitures de tourisme. Ce virage ne signifie pas pour autant que mes compétences en rallye se soient évanouies. En novembre, j’ai remporté le rallye du Var avec ma femme Séverine à la place du copilote. Participer et remporter le Rallye du Var l’an dernier était bien sûr une bonne préparation en vue de Monte-Carlo. Nous le faisons une fois par an pour nous amuser. Regrettez-vous d’avoir arrêté le rallye ? Je ne regrette pas d’avoir arrêté, car j’ai bien conscience d’avoir réalisé pas mal de records dans ce domaine. Je suis fier de mon parcours et de pouvoir encore vivre ma passion, que ce soit en rallye ou en circuit.

Quelle est la raison qui vous a poussé à participer au Rallye de Monte Carlo en 2015 ?

Citroën m’a demandé si je voulais participer au Rallye de Monte-Carlo et je me suis dit, pourquoi pas ? J’ai de très bons souvenirs sur ce rallye. Je me suis imposé pour la première fois lors du rallye WRC de Monte- Carlo en 2002, bien que j’aie été ensuite rétrogradé à la deuxième place après un changement de pneu jugé illégal. Au total, j’ai remporté sept victoires à Monaco.

Vous qui avez tout gagné sur le circuit WRC, ce retour vous a-t-il apporté un plus ?

Du repos… et puis des sensations différentes ! Même si le Monte-Carlo ne s’est finalement pas très bien passé avec cette erreur qui a cassé la suspension de ma DS3 WRC, on a passé un super moment avec mon copilote Daniel, et j’ai pu recharger mes batteries. On entend souvent des critiques par rapport au manque de promoteurs et d’annonceurs en rallye.

Comment voyez-vous l’avenir de la discipline ?

Il y a des hauts et des bas. En rallye, on a eu une période où les constructeurs s’en allaient. Il y a eu le retour de Volkswagen et la présence de Ford et de Citroën. Il est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de constructeurs engagés, mais ce n’est pas en n’ayant pas de promoteurs et pas de retombées médiatiques, que nous allons encourager d’autres constructeurs à s’intéresser à la discipline. C’est en fait un cercle vicieux. À mon avis, il faut faire en sorte d’associer davantage les médias, surtout qu’il s’agit d’un sport spectaculaire, s’il est bien retransmis. À partir de là, je pense que les constructe

Vous avez fait un passage par les 24 heures du Mans. Pourquoi ?

J’ai toujours aimé découvrir autre chose et c’est pour cette raison que je suis en WTCC maintenant. Il est vrai que le rallye est ma première passion et au niveau du pilotage c’est plus varié, mais j’ai toujours aimé les courses en circuit.

Vous avez fait une deuxième place avec Pescarolo en 2006. Cela veut-il dire que pouvez réaliser de bons résultats si vous retentez l’expérience ?

Peut-être, mais le WTCC, c’est beaucoup plus pointu. Ce sont des courses de sprint très courtes. On est tout le temps à la limite et la moindre erreur ne pardonne pas. Au Mans, cela dépend des années, mais quelque fois tu peux te permettre de tourner une ou deux secondes moins vite. Donc c’est cette recherche de perfection en WTCC qui a fait pencher ma balance en faveur de cette discipline. Le Mans est un objectif à terme pour le team, mais nous voulons le faire dans de bonnes conditions et pour cela, il faut réunir le budget adéquat.

Pourquoi n’avez-vous pas essayé de faire de la Formule 1 ?

Tout simplement parce que j’ai fait le Rallye Jeunes. Si j’avais peut-être fait le Circuit Jeunes, je me serais alors orienté vers la F1. Le destin a fait que mon parcours soit en rallye. J’ai tenté ma chance en F1 avec l’écurie Red Bull en 2009 et il s’en est fallu de peu pour que je sois retenu, car ma performance était valable lors des essais. Mais ma saison en rallye commençait à se compliquer. J’ai perdu l’avance que j’avais et j’étais obligé à ce moment là de me concentrer à 100% sur le championnat.

En plus, entrer en F1 c’était très compliqué à cause de la super licence et l’impossibilité de faire des essais. Je n’avais pas assez d’expérience en circuit. Tout était compliqué. À un moment, il était question pour moi de participer au Grand Prix d’Abu Dhabi, mais la FIA ne m’a pas donné de licence. Pour avoir la super licence, il faut soit avoir une expérience en F1 ou avoir gagné un championnat national en F2 ou un championnat international en F3, soit être justifié d’un nombre minimum de kilomètres en essais. Cette dernière possibilité n’est plus à l’ordre du jour, parce que la FIA a interdit les essais en F1.

À l’âge de 40 ans, pourquoi êtes-vous passé du rallye au circuit ?

J’ai choisi de continuer ma carrière sur circuit, car je souhaitais essayer autre chose dans le pilotage. C’est une approche différente du rallye, c’est donc plus difficile pour moi. C’est un défi que je me lance et je dois réapprendre à piloter avec de nouvelles techniques. Ça faisait plus de 10 ans que je faisais du rallye. Pour moi, c’est clairement un nouveau départ dans le sport automobile.

Vous avez fait des étincelles à Pau, au volant d’une Porsche CUP. Qu’est ce qui vous attire dans ce championnat ?

C’est une discipline que j’apprécie et qui permet à des jeunes de se révéler. Et comme je n’ai pas le temps de préparer mes courses ni faire d’essai, j’y participe de temps à autre pour le plaisir, tout en n’étant pas obligé de m’astreindre à la nécessité de faire des réglages sur la voiture.

Quelles sensations avez-vous eu en pilotant la 208 T16 Pikes Peak ?

C’est véritablement une sensation très spéciale et un moment exceptionnel. La 208 incarne la force d’une voiture du Mans, avec des accélérations plus rapides qu’une Formule 1. Elle sort à peine du virage qu’elle déboule déjà comme un boulet de canon. La traction est étonnante ! Avec autant de travail et d’investissement dans cette préparation, l’erreur était interdite, c’était 20 km de prise de risque.

Quelle importance a cette victoire parmi l’ensemble des exploits de ta carrière ?

Je ne dirais pas que c’est l’équivalent d’une victoire en rallye, mais cela revêt beaucoup d’importance quand même. J’avais l’habitude de regarder la course de Pikes Peak avant et je me disais déjà que cela serait sympa de la faire un jour, et je l’ai fait en battant le record de l’épreuve. Pour moi, c’était la course de l’année. De toutes les voitures que j’ai conduites cette année-là, c’est définitivement la plus cool. On a établi un bon record, je pense qu’il sera à égaler.

C’était facile pour vous de vous habituer à la Peugeot 208 T16 Pikes Peak ?

Je dirais que oui, mais avant la préparation de la voiture, je nourrissais quelques appréhensions quant à sa puissance phénoménale. Je me demandais si cette voiture ne serait pas trop puissante pour moi et si j’y retrouverais le même confort qu’avec ma voiture de rallye. Après tout, il s’agit de 875 chevaux et de la voiture la plus puissante que j’ai jamais conduite. Mais en fin de compte, j’ai été très à l’aise avec la voiture et j’ai pu exploiter son potentiel à fond.

Comment s’est opérée la transition vers le WTCC ?

Mon plus grand challenge était de comprendre la voiture et le pilotage en WTCC. Il m’a fallu un temps d’adaptation pour bien maîtriser les spécificités du circuit

Y a-t-il une différence de pilotage entre les deux disciplines ?

Maîtriser la voiture et freiner tard fait partie d’un socle commun. En circuit, c’est du “répétitif”. Une fois que tu as atteint les limites, il faut parvenir à se fixer des repères pour rester au même stade tout le temps. En rallye, tu ne les atteins jamais vraiment, les limites. Mais cela demande plus d’improvisation. Celui qui a plus de feeling peut faire la différence.

Quels sont les lacunes qui vous ont le plus handicapé dans cette discipline ?

Bien placer sa voiture, savoir “lire” le peloton, déceler les endroits appropriés où l’on peut attaquer. Ce n’est pas évident.

Est-il difficile de passer du statut de pilote à celui de team manager ?

C’est une projection dans la phase de la retraite. C’est très difficile pour un pilote d’arrêter de courir, mais ça l’est beaucoup moins quand il reste à la fin de sa carrière de pilote dans le milieu du sport automobile en tant que patron d’écurie. Diriger un team, c’est découvrir la course sous un nouvel aspect. La possibilité de transmettre mon expérience et de partager ma passion, avec des jeunes ou des gentlemen drivers, sont également deux choses importantes à mes yeux.

Êtes-vous collectionneur de voitures ?

Non pas vraiment. Mais j’ai une C4 WRC, avec laquelle j’ai remporté le titre de champion du monde en 2010. C’est la seule voiture de course que je possède. Je suis amateur de voitures de sport, surtout des italiennes. J’ai eu des Lamborghini (Gallardo, Aventador…), des Ferrari…..Mais je ne garde rien dans mon garage car je change souvent de voitures. J’aime rouler en supercar, même si je n’ai pas les mêmes sensations que j’ai en rallye ou sur circuit.

Quel rapport avez-vous à l’automobile au quotidien ?

Généralement, je roule très peu. Pour les longues distances, j’utilise beaucoup l’avion ou l’hélico. Je prends ma voiture pour conduire ma fille à l’école, aller boire mon café, aller à l’aéroport.

Prenez-vous du plaisir à conduire?

Non. Je m’ennuie. En fait, comparée aux sensations de la compétition que ce soit en rallye ou en circuit, la conduite de tous les jours est une corvée. Dans la vie quotidienne, quel conducteur êtes-vous ? En ville, je suis prudent, car il y a des piétons. Mais, sur les petites routes, ça m’arrive de conduire un peu plus vite.

 

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