D’une plus grande diversification de ses produits a connu des résultats probants. Un des plus illustres acteurs de ce succès est Michael Mauer, qui dirige depuis 2004 le département Design de la marque de Zuffenhausen. Ainsi, il a été l’artisan de la conception stylistique de la Panamera, du Macan, ainsi que du restylage du Cayenne et de la 911. Avant d’atterrir chez Porsche, Mauer a occupé des postes clés dans le design chez Mercedes, Smart et Saab. Passionné jusqu’à la moelle par son travail, Mauer a accepté de nous accorder cette interview, dans laquelle il nous a entretenu de son parcours, de ses challenges et a partagé avec nous sa vision du design et de l’avenir de Porsche.

Votre passion pour les voitures remonte-t-elle à votre enfance ?

J’ai grandi dans le sud de l’Allemagne, près de la frontière suisse. J’ai obtenu ma première chance dans le design automobile grâce à mon père, qui aimait les voitures et la vitesse. Nous avions une Ford Capri, qui était moins chère qu’une voiture Porsche, mais très rapide. Ma mère détestait la façon de conduire de mon père, mais moi je l’appréciais beaucoup. À cette époque, j’avais six ou sept ans et je regardais les Porsche débouler derrière nous et demandais à mon père d’aller plus vite. J’ai toujours été intéressé par les voitures, même quand j’étais petit et j’appréciais également l’art et le dessin à l’école. Mon père a trouvé qu’il y avait une profession qui combinait l’art, le dessin et les voitures. Il m’a déniché un stage chez Mercedes- Benz. Pour moi, c’était le paradis. Je devais avoir 19 ou 20 ans à l’époque. Mon père était médecin dans un hôpital privé et connaissait de grands hommes d’affaires, qui venaient pour se soigner. L’un d’eux était le directeur des relations publiques de Mercedes- Benz. Mon père a saisi l’opportunité pour lui parler de mon cas, parce qu’il était un peu désespéré que je ne veuille pas étudier la médecine.

Y a-t-il un jouet automobile qui vous a marqué lors de votre enfance ?

La voiture miniature que j’ai vraiment aimée était une Porsche, une 908. Je me souviens encore de ce jouet, en rouge et blanc.

À partir de quel moment avez-vous décidé de vous orienter vers la carrière de designer automobile ?

J’ai étudié le design du transport à Pforzheim College. C’était la première école de transport en Allemagne. Nous étions au départ deux étudiants seulement à suivre le cursus. Tous les professeurs travaillaient chez Mercedes-Benz. Donc, c’est tout naturellement que j’ai démarré ma carrière de designer automobile chez Mercedes. J’ai dans un premier temps travaillé sur l’intérieur et l’extérieur des bus et des camions. La voiture qui m’a permis de me forger une notoriété était la première génération de la SLK et la SL de 2003. Mon apport a été d’avoir « réduit » le volume des voitures à l’étoile à l’image de la SL, la SLK… Par la suite, je me suis attaqué au projet de la Smart. Là, j’ai créé le célèbre Roadster Coupé. Smart a été pour moi un grand challenge, parce que l’idée était d’avoir plus de liberté et d’anticonformisme en termes de design, tout en restant lié à la marque à l’étoile. Je suis resté quatorze ans chez Mercedes. J’ai ensuite rejoint Saab, où mon point culminant a été le spectaculaire concept 9X de 2001. Par la suite, j’ai rejoint Porsche en tant que chef de style en 2004. Durant ces années j’ai été responsable de la conception de la berline sportive Panamera (une partie du travail avait déjà été décidée avant mon arrivée), le travail de rajeunissement du Cayenne, à l’occasion du lancement de la deuxième génération en 2010, de la 911, ainsi que du concept 918 Spyder en 2010 et de la version course de ce dernier (RSR). Ma dernière réalisation a été le SUV Macan.

Biographie :

1962 : Naissance à Rothenburg en Bavière (Allemagne)
1986 : Lauréat de l’École de transport de Pforzheim
1986 : intègre le département de design de Mercedes-Benz
1999 : Prend en charge le design de la Smart
2000 : Nommé directeur de Design de la marque SAAB
2004 : Nommé directeur de Design de la marque Porsche

En atterrissant chez la marque de Zuffenhausen, qu’est ce qui vous a le plus interpellé ?

Quand j’ai commencé chez Porsche, j’ai eu l’occasion de découvrir le musée de la marque, où est conservé tout son patrimoine. Avec un tel héritage, il fallait mettre davantage en avant notre fierté de ce que la marque a réalisé. Nous avons donc commencé à mettre le grand lettrage Porsche sur la malle de la Panamera, puis du Cayenne, puis nous avons eu une conversation sur la 911. La génération 964 de la 911 fut la dernière à recevoir le lettrage Porsche. Pour moi, c’était important de le récupérer.

D’où tirez-vous votre inspiration ?

L’inspiration est partout. Je ne suis pas une personne qui recherche délibérément l’inspiration. Je pense qu’en tant que designer, je suis très ouvert d’esprit, très sensible à tout ce qui se passe autour de moi. Donc pour moi, l’inspiration peut s’inviter à chaque minute, chaque seconde. Mais l’inspiration n’est qu’une partie du processus de créativité. Le reste émerge de la discussion avec l’équipe, afin de dégager leurs différentes opinions et points de vue. À la fin de la journée, c’est un travail difficile et parfois des idées intéressantes peuvent éclore alors que le travail sur le modèle est déjà engagé.

Comment avez-vous vécu l’expérience du restylage de la 911 ?

La 911 est l’une des icônes, peut-être l’icône de la marque. Pratiquement aucun autre constructeur n’a développé une voiture sur plus de 50 ans et avec autant de prudence. Il y a la tension de l’histoire : nous avions besoin de respecter l’héritage des 50 dernières années, tout en apportant de nouvelles idées pour l’avenir. On pouvait sentir le fardeau sur les épaules des designers.

Je l’ai ressenti. Nous avons essayé de regarder en arrière et d’identifier les grands événements qui ont jalonné la vie de la 911 et spécialement les trois dernières générations (993-996 et 997). Ceux-ci étaient de grands bonds en avant. Cela faisait partie de notre inspiration.

Il y a trois étapes essentielles pour concevoir la ligne d’une voiture : les proportions, le style, puis les détails. Nous avons eu un regard attentif sur les proportions de la 911. Nous avons pensé à la taille des roues. Il fallait qu’elles soient plus grandes avec l’empattement plus long et une ligne de toit légèrement inférieure. On souhaitait avoir une voiture compacte, bien qu’il y ait une augmentation de 100 mm de l’empattement.

Ce style a été également validé par le département de course, car chez Porsche, nous travaillons tous ensemble.

Quel était le cahier des charges qui vous a orienté dans ce travail ?

Conformément à notre processus de conception de style Porsche, nous devions nous assurer que la 911 évolue en termes d’apparence, tout en restant reconnaissable en tant qu’authentique 911. Chez Porsche, nous utilisons deux concepts pour y parvenir: l’identité de la marque et l’identité du produit. L’identité de la marque signifie qu’une Porsche doit être reconnaissable en tant que telle à première vue et l’identité du produit signifie qu’il est immédiatement apparent de quel modèle de Porsche il s’agit. L’ADN de la conception de nos produits est notre atout le plus important et c’est précisément pourquoi nous nous attelons constamment à le développer.

Quelle est votre philosophie dans le design automobile ?

Bruno Sacco était le patron du style quand je étais chez Mercedes et il m’a dit un jour qu’il fallait dessiner les voitures non pas pour les designers, mais pour les clients. Parfois, il est surprenant de constater combien les clients sont conservateurs. Chaque fois que vous faites une nouvelle voiture, c’est comme jeter une pierre : vous devez jeter assez loin, mais vous ne devez pas la jeter trop loin. Vous devez être en mesure de la retrouver. Mais personne ne vous indique à quelle distance c’est trop loin. Personnellement, j’ai suivi la devise de Bob Lutz : la pire chose que vous pouvez faire est de produire une voiture que tout le monde aime. Nous avons juste besoin de nous assurer que les gens qui aiment la voiture représentent le plus grand groupe.

Comment gérez-vous votre staff ?

J’essaye de donner une orientation claire, tout en évitant d’indiquer aux membres de l’équipe la voie vers la solution. Alors j’essaye de décrire l’objectif, la cible, mais en leur laissant le soin de décider de la bonne façon d’atteindre l’objectif. Je fais en sorte de motiver les gens à cogiter par eux-mêmes sur la solution et comment ils pourraient atteindre le but …

Même si j’ai une solution en tête, c’est juste une solution possible. Il pourrait y avoir dix autres solutions qui sont peut-être meilleures. Si je donne des directives trop détaillées ou indiquant une solution, je tue toute créativité. Un de mes principaux objectifs est de donner la liberté à l’équipe, afin d’avoir un maximum de créativité.

Le changement technologique très rapide impacte-t-il votre travail ?

Quand il s’agit de l’oeuvre d’un créateur, l’effet des changements dans la technologie peut être un peu surestimé. Je crois que les clients ont des besoins et sur la base de ceux-ci la conception de la voiture devrait être lancée. Et c’est seulement après, qu’on peut penser aux nouvelles libertés qu’apporte la technologie. La conception d’une voiture est principalement définie par les exigences et les besoins des clients et moins par les nouvelles technologies. La chose intéressante et passionnante est que les nouvelles technologies vont nous donner plus de liberté dans la conception de la voiture. Si vous prenez juste un petit détail, les technologies de l’éclairage avant et arrière que nous utilisons avec la LED: ils ont donné aux designers plus de choix, parce que la technologie permet une plus grande compacité. J’espère et j’attends que beaucoup de nouvelles technologies soient inventées dans les années à venir, de sorte à ce que les designers aient plus de liberté dans la conception des surfaces des voitures.

Au cours de la dernière décennie, Porsche a délaissé les voitures de sport pour aller vers le grand tourisme. Prévoyez-vous un changement dans cette tendance?

Porsche a commencé comme une entreprise de voitures de sport. Elle a lancé le Cayenne, parce qu’il y avait une décision de croître en tant que société, en tant que marque. Idem pour la Panamera, dont le lancement a été basé sur l’analyse du marché et, de mon point de vue, c’était une décision intelligente de faire une incursion dans un segment qui représentait un véritable gisement de croissance. L’important est de ne pas diluer notre identité d’entreprise de voitures de sport. Il est sûr que la Panamera n’est pas une Boxster ou une 911, mais si vous regardez par rapport à la concurrence, elle est beaucoup plus sportive et plus dynamique, et beaucoup plus émotionnelle que toute berline traditionnelle. Si nous parvenons à garder cet esprit dans nos produits, nous aurons beaucoup de possibilités à l’avenir. Pour les futurs produits et à l’instar de ce que nous avons fait dans le passé, nous devons fonder nos décisions sur une très bonne analyse et décider ensuite de la voie à emprunter. Si vous prenez par exemple la Boxster Spyder, qui est une voiture très pure et conforme à l’esprit de Porsche, vous constaterez que nous ne n’oublions pas nos racines. Mais encore une fois, si on souhaite grandir, nous devons diversifier nos produits.

Pensez-vous que les voitures en tant qu’objet plaisir sont en train de perdre leur âme ?

Les voitures sont un sujet très émotif, donc j’espère qu’elles ne seront jamais réduites à être juste un moyen de transport. Il y aura toujours cette composante émotionnelle et j’espère que nous, en tant que marque, serons toujours en mesure d’offrir des produits attrayants. Porsche n’a jamais commercialisé des voitures qui étaient juste des moyens de locomotion et nous sommes différents de nos concurrents en ce que les produits Porsche sont de véritables voitures de sport mais vivables au quotidien. Vous pourriez dire que nous ne sommes pas champions du monde quand il s’agit de l’espace intérieur, de sorte qu’une Porsche est encore une GT ou une voiture de sport qui vous contraint à faire des compromis, mais où le côté émotionnel est plus présent. J’espère – et je suis convaincu – que l’humanité sera toujours intéressée par les produits qui stimulent ses émotions. La conception automobile est un domaine difficile à intégrer.

Avez-vous des conseils pour les jeunes designers ?

À mon avis, c’est maintenant le meilleur moment pour les jeunes designers de passer à l’action et de montrer leurs talents. Le design automobile gagne plus d’importance, parce que c’est ce paramètre qui pèse le plus dans la décision des clients lors de l’achat d’une voiture. Nous sommes toujours à la recherche de jeunes et talentueux designers. Donc, mon conseil est d’être créatif, d’avoir des visions et de nous surprendre avec des idées novatrices.

Quelles voitures avez-vous dans votre garage?

Porsche bien sûr !! Je conduis pendant la saison hivernale un Cayenne Turbo doté d’un kit spécial Performance, mais je peux conduire n’importe quel modèle si je veux (rires…). En outre, je suis propriétaire de nombreuses 911 surtout les versions course dont je raffole: 996 GT3, 911 RS, 964 RS, 997 GT3. Et enfin, j’ai une SLK, la première voiture dont j’ai dirigé la conception chez Mercedes.

Quelles voitures rêvez-vous d’acquérir?

Ce que je voudrais vraiment est une vieille voiture, la Lancia Stratos. J’adore cette voiture, parce que je pense que c’est une conception radicale qui est encore moderne d’aujourd’hui et c’est pour cette raison que j’aimerais en avoir une dans mon garage

Comment voyez-vous Porsche dans les vingt années à venir?

Je dois admettre qu’en tant que designers, nous vivons beaucoup plus dans l’avenir, mais pas si loin que cela! (rires). Mais comme je l’ai dit, je crois toujours que, même si les technologies changent de façon spectaculaire et même si les circonstances environnementales changent de aussi, les gens voudront toujours avoir des produits émotionnels qui les aident à profiter de la vie.

Donc, je suis convaincu que nous serons encore une société offrant des produits qui aident les gens à ressentir des moments d’émotion dans leur vie. Maintenant, ne sachant pas à quel point la technologie peut changer, je ne sais vraiment pas si ces produits seront tous des voitures à quatre roues ou peut-être quelque chose qui flotte au-dessus du sol. Mais de mon point de vue, l’automobile sera toujours un objet qui, à chaque fois que vous entrez dedans, stimulera vos sens et mettra un sourire sur votre visage…

Je pense qu’il y aura toujours une place dans ce monde où nous comme marque nous pourrons offrir des produits attrayants. Mais encore une fois, peut-être sans roues, peut-être qu’ils seront autre chose.

Quel est le rêve que vous n’avez pas encore réalisé?

Je pense que le fait de travailler pour Porsche est le graal pour moi. C’est un constructeur qui produit des voitures exceptionnelles, qui suscitent l’émotion à chaque instant. Le fait de dessiner ces voitures et de les conduire chaque jour me remplit de plénitude et d’une grande satisfaction. En plus, je travaille à Weissach en Allemagne. Les jeunes designers souhaiteraient peut-être travailler à Londres ou à Tokyo, mais j’aime le plein air.

À Weissach, vous êtes dans la nature, avec une belle vue. Puis vous sortez pour déjeuner et vous croisez les ingénieurs en train de tester les dernières voitures de course. Cet environnement de travail m’enchante.

Quels sont vos hobbies?

Je suis skieur dans mon temps libre. J’aime aussi le surf, le cyclisme et la collecte de montres de luxe, notamment IWC. Une de mes dernières est une IWC Ingenieur Big chronographe en acier inoxydable.

 

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