Natif de Beyrouth, Mazen Sawane a une histoire d’amour avec le Maroc où il réside depuis son arrivée en 1977 pour présider aux destinées de Siemens Maroc. Passionné de voitures depuis l’enfance, cet ingénieur en électricité a profité de son séjour d’études en Allemagne pour découvrir de plus près le monde de l’automobile. C’est à cette période que remonte également son attirance pour les voitures de collection. Son plaisir à lui, c’est de dénicher des voitures dans un état de délabrement avancé et de les restaurer lui-même. Cet exercice lui a permis d’acquérir une solide expérience des techniques de restauration et de la réparation mécanique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il défend bec et ongles son projet de mise en place d’un stock de pièces de rechange et d’un atelier de réparation commun à tous les collectionneurs marocains. Maintenant qu’il a pris sa retraite, il compte se consacrer davantage à ses voitures, à la peinture et envisage de participer à la prochaine édition du Rallye Classic du Maroc. À travers cet entretien, nous vous invitons à découvrir le monde passionnant de ce gentleman manager.

GDM. Comment vous êtes-vous intéressé à l’auto- mobile ?

Mazen Sawane. Mon intérêt pour les voitures a commencé assez tôt parce que mes voisins de pa- lier étaient mécaniciens chez Jaguar, à Beyrouth. Donc, je me retrouvais souvent en train de regar- der des Jaguar entrer et sortir de leur garage. Mais le modèle de la marque au félin qui m’a le plus fas- ciné c’est la Type E. À partir de ce moment, j’ai eu envie de l’acquérir. En 1992, j’ai été à deux doigts d’en acheter une, mais je l’ai ratée parce que j’ai accusé un retard de 48 heures. C’est mon coiffeur qui m’a déniché cette occasion en m’indiquant qu’une Type E était à vendre chez Danton mécani- que. J’ai tout de suite appelé le vendeur, malheu- reusement, la voiture avait déjà été vendue.

Pouvez-vous nous parler de votre première voi- ture ?

Je suis parti faire mes études en Allemagne en 1966. Là-bas, les étudiants se déplaçaient à vélo. Pour arrondir nos fins de mois, nous achetions des voitures à 20 euros et, une fois réparées, nous les revendions. À l’époque, l’Allemagne était le seul pays européen à pratique le contrôle technique automobile. Quand la voiture ne remplissait pas les conditions du contrôle technique, on avait l’autori- sation de l’utiliser pendant six mois encore. C’est dans ce contexte que j’ai acheté ma première voiture, une Fiat 500. Par la suite, j’ai fait l’acqui- sition d’une NSU Prinz, d’une Fiat 550, d’une Coc- cinelle et d’une DKW (ancêtre d’Audi). Parfois, on utilisait ces voitures pour s’amuser entre amis sur les lacs glacés d’Allemagne. Mais le tournant dans mon rapport aux voitures, c’est le jour où je suis tombé, par hasard, sur une voiture qui m’a beaucoup marqué, il s’agissait d’une Borgward Isabella TS du début des années cinquante. Techniquement, elle était plus avan- cée que Mercedes. Elle avait une boîte de vitesses mécanique avant les autres marques. Cette dé- couverte a déclenché chez moi une passion pour les vieilles voitures. Je ressentais une sorte de fierté de disposer d’une voiture dont les pièces de rechange n’étaient plus disponibles, surtout que les autres n’en avaient pas. Je reconnais qu’il y a un peu de frime là-dedans (rires…). Je l’ai gardée jusqu’en 1977, l’année de mon arrivée au Maroc. J’espère qu’elle existe encore quelque part.

En arrivant au Maroc, avez-vous continué à nour- rir votre passion ?

À mon arrivée au Maroc, j’ai continué à chercher des voitures de collection. Ma première voiture a été une Austin Healey achetée en 1984 à un Danois, directeur d’une société de matériel agroalimen- taire, qui s’apprêtait à regagner la mère patrie. J’ai remarqué cette voiture par hasard, à Casablanca, et j’ai demandé au gardien à qui elle appartenait. Elle était dans un excellent état et son chromage était préservé, mais elle avait des problèmes mé- caniques. Je l’ai achetée pour 30 000 DH et je l’ai complètement démontée parce que c’est cet exercice qui me procure le plus de plaisir. Dans un premier temps, j’ai pensé à l’emmener dans un ga- rage, mais j’ai rapidement renoncé à l’idée, étant donné que la qualité de la restauration n’y était pas garantie. Donc, je me suis débrouillé avec mes propres moyens et j’ai démonté la voiture avec le jardinier (rires…). Mais en toute objectivité, ce tra- vail n’aurait pu être réalisé sans l’appui d’un vieux mécanicien de Mohammedia qui travaillait à la base militaire de Kénitra avant de prendre sa re- traite. Il s’appelait Antoine et c’est grâce à lui que j’ai appris le métier. Cet apprentissage m’a permis de retenir une leçon : tout démonter pour arriver jusqu’au cadre, ensuite frotter ce dernier à blanc. Après, c’est une question de patience pour remon- ter les pièces. L’année suivante, j’ai fait l’acquisition d’une Ford Tudor jaune, de 1925, achetée à un commandant de bord chilien qui vendait du Dinitrol (produit an- ti-rouille). Ce dernier avait acheté la voiture à Tan- ger et il ne l’a jamais terminée. Au début de la dé- cennie quatre-vingt-dix, j’ai décidé de la démonter complètement avec l’aide d’Antoine, malheureuse- ment ce dernier est décédé avant que le travail ne soit achevé. C’était un mécanicien et un metteur au point excellent, qui travaillait à l’ancienne. Il éprouvait autant de plaisir que moi à démonter les voitures pour ensuite les restaurer dans les règles de l’art. Il a tenu à choisir lui-même son équipe qui était composée d’un mécanicien adjoint, d’un tôlier et d’un peintre. Notre devise était : le plus abîmé est à la fois le meilleur et le moins cher ! En 1989, j’ai eu la chance de dénicher une Ariès de 1917. C’est une marque française produite par un artisan constructeur dont la cadence de produc- tion avoisinait les 200 à 300 exemplaires par an. Je l’ai achetée dans un garage, à Casablanca, en 1989. La petite-fille du constructeur m’a contacté parce qu’elle suivait la trace des voitures produi- tes par son grand-père. La chance m’a encore une fois souri, en 1991 quand j’ai pu acheter une Rolls-Royce Daimler Princess, de 1956, chez un garagiste casablancais. Elle ap- partenait à feu Mohammed V et sa restauration a duré quatorze mois. La même année, j’ai ajouté à ma collection une Plymouth de 1948, achetée à un Chilien et refaite entièrement. C’est une voiture qui m’est familière parce que je l’ai souvent remar- quée dans mon enfance au Liban et en Syrie. Enfin, en 1998, j’ai acquis une Ferrari 328 GTS qui appartenait à un ami d’origine italienne, pilote à la RAM. Il l’avait vendue à un ami qui, à son tour, me l’a revendue trois ans après.

Que pensez-vous de la collection de voitures au Maroc ?

Au Maroc, la collection de voitures n’est pas en- couragée. Avec Fouad Filali, c’était bien parti, mais après, l’euphorie s’est estompée. Maintenant, il y a des passionnés comme MM. Bekkari et Dafir, qui veulent créer une association. Ma proposition dans ce cadre est de construire un atelier et de mettre en commun les pièces de rechange car, parfois, les collectionneurs ont du mal à trouver les pièces dont ils ont besoin. Personnellement, je suis prêt à mettre à la disposition des autres collectionneurs les pièces de rechange dont je n’ai pas besoin. Mais avant de conclure ce point, j’aimerais sou- lever celui du chromage qui pose réellement pro- blème. En Espagne, le chromage des pare-chocs, par exemple, coûte très cher, d’où l’importance de fédérer les énergies pour pouvoir le faire au niveau local. Par ailleurs, les voitures ne doivent pas rester en- fermées car il faut en faire profiter la population. Malheureusement, les collectionneurs ne prennent pas la peine de sélectionner un certain nombre de voitures pour les exposer. La seule fois où une telle initiative a été prise, c’était à l’occasion du Salon de l’automobile de Casablanca (Auto Expo). Tou- tefois, le choix des voitures exposées n’était pas très réussi. Il est important que des actions soient engagées dans ce sens, car il faut faire susciter chez les gens l’intérêt pour l’histoire de l’automo- bile et les voitures de collection.

Avez-vous tenté d’acheter des voitures à l’étran- ger ?

En 1992, j’ai acheté au Canada deux Ford, l’une de couleur bleue et l’autre beige bordeaux. C’est mon beau-frère, qui vivait là bas, qui me les avait signalées. Elles appartenaient à un vieux retraité canadien qui n’arrêtait pas de les démonter et de les remonter. Devenant vieux, sa femme commen- çait à se faire du souci pour sa santé parce qu’à force de s’occuper de ses voitures, il était tout le temps grippé. Donc, elle voulait s’en débarrasser, ce qui m’a permis d’acquérir les deux pour 10 000 dollars canadiens. J’étais très content de ma tran- saction, mais une mauvaise surprise m’attendait à la douane marocaine car on a estimé que le prix indiqué dans le contrat de vente était sous-éva- lué et j’ai dû payer 300 000 DH. À partir de ce mo- ment, j’ai décidé de ne plus acheter de voitures à l’étranger. Par conséquent, m’étant rabattu sur le marché marocain et au bouche à oreille, j’ai com- mencé à recevoir des offres de personnes qui vou- laient vendre leurs vieilles voitures. Des deux Ford, c’est la bleue qui a nécessité le plus de travail. En effet, bien qu’ayant un aspect extérieur excellent, j’ai constaté, au bout de six mois, des traces de rouille qui commençaient à devenir visibles. Vu que la première peinture ne m’avait pas donné entière satisfaction, j’ai décidé de tout démonter. C’est un travail laborieux qui a nécessité environ huit à dix mois.

Comment arriviez-vous à dénicher vos voitures ?

C’est simple, quand on sait que vous êtes amateur, vous ne dénichez pas, on vient vous dénicher (ri- res…). Les premières années, quand j’allais à la chasse dans la campagne, du côté de Béni Mellal, on me signalait l’existence de voitures anciennes. C’est le cas de la Porsche 356, de 1956, achetée à Beni Mellal en 1993. Elle était à l’état de ferraille. Cette voiture, qui n’a pas été produite à beaucoup d’exemplaires, est à l’origine de ce qui est fait par Porsche aujourd’hui. J’ai également pu trouver des voitures chez des amis et des expatriés qui retournaient dans leur pays. Chez mon ami le Docteur Rachid Mezian, qui avait beaucoup de voitures qu’il voulait refaire lui- même, j’ai acheté un lot en faisant plus parler ma tête que mon cœur. Meziane n’accordait pas beau- coup d’intérêt à l’argent. C’était un vrai passionné qui éprouvait beaucoup de plaisir à refaire les voi- tures. Parmi celles qu’il m’a vendues, je citerai une Triumph TR4, une Porsche 911 SC de 1982, une Jeep Willis et une Mercedes 190 SL de 1958. Cette dernière est un modèle rare dont la particularité est la montre Cartier qui orne sa planche de bord. Ma Ford Thunderbird de 1956, je l’ai également « piochée » chez un ami dentiste qui l’a très bien restaurée. Il était tellement attaché à cette voiture qu’il m’a fallu trois ans pour le convaincre de me la vendre.

Comment faites-vous pour vous procurer les piè- ces de rechange nécessaires à la restauration ?

Pour qu’une voiture garde son éclat, il faut rempla- cer certaines pièces tous les trois ou quatre ans. Le problème des pièces de rechange ne se posait pas dans le passé car il y avait une mine des pièces de rechange dans la base américaine de Kenitra, constituée principalement des restes de voitures américaines. Idem pour Casablanca où il y avait un magasin près du Rond Point Chimicolor où il était possible de trouver des pièces de rechange récupérées dans les vieux stocks délaissés par les Français.

Quelles sont les voitures que vous aimeriez avoir ?

S’agissant de collection, mon intérêt pour les voitu- res s’arrête aux années cinquante. Je nourris éga- lement l’espoir d’acquérir une Jaguar Type E. Celle- ci fait partie des voitures symboles, au même titre que la Thunderbird et la Mustang. Pour ce qui est des voitures contemporaines, j’ai un faible pour la nouvelle Audi A7 et la Bentley GT 4 portes. Vous êtes connu pour pratiquer beaucoup de sport.

Quelles sont les disciplines qui vous inté- ressent particulièrement ?

Dans ma jeunesse, j’étais particulièrement inté- ressé par les sports aquatiques. Ainsi, j’ai prati- qué le quad et j’ai été parmi les tout premiers à l’avoir acheté au Maroc. Je faisais aussi beaucoup de tracking sur la plage d’Agadir à bord de vieilles Land Rover. J’ai également pratiqué le surf lors de mon séjour en Allemagne. À mon arrivée au Maroc, en 1977, j’ai apporté ma planche. Je me rappelle que nous étions une dizaine à pratiquer ce sport. Un jour, à Mohammedia, comme j’avais sous-estimé la vites- se du vent, je suis sorti de la baie et il m’a vraiment été difficile de rentrer. Heureusement, un bateau qui passait à côté m’a sauvé. Aujourd’hui, j’entre- tiens ma forme en jouant au tennis et au golf.

Et le sport automobile ?

Il est clair que ma passion pour les vieilles voitu- res m’a poussé dans le sens du sport automobile. Ainsi, j’ai fait du karting pendant trois ans et pour cela je disposais de deux karts de 125 cm3. J’ai même participé à des compétitions durant les an- nées 1993-1994. Pour celui qui s’intéresse au sport automobile, le passage par la case karting est incontournable parce que le kart est une excellente école de cour-se. Les sensations sont garanties puisque le pilote est assis au ras du sol, sans aucune protection.

Je suppose que vous avez donc déjà participé au Rallye Classic du Maroc ?

Je souhaite, depuis longtemps, participer à ce ral- lye qui offre une inoubliable expérience de condui- te, cependant mes contraintes professionnelles m’en ont empêché. Maintenant que j’ai plus de temps, j’envisage de concourir la saison prochaine à bord de ma Jeep Willis.

Vous avez récemment pris votre retraite. Com- ment occupez-vous votre temps ?

Après trente-deux ans à la tête de Siemens Maroc, j’ai ouvert un bureau de consultant en production d’énergie éolienne, solaire et thermique pour l’in- dustrie. J’ai également monté un réseau social : wall5.com qui compte 512.000 adhérents. Il offre tout ce qu’il y a sur Facebook, en plus de la web- cam. Ce réseau compte déjà à son actif l’organi- sation d’échanges sur des sujets d’actualité aux- quels ont participé politiciens et journalistes. Par ailleurs, je suis amateur de peintures, depuis trente ans. Maintenant que nos enfants ont gran- di, ma femme a souhaité redevenir active. À cette fin, nous avons acheté la galerie Venise Cadre, qui existe depuis soixante ans à Casablanca, qui a per- mis à bon nombre de peintres marocains de met- tre le pied à l’étrier et de connaître la célébrité.