Marcello Gandini est un des plus grands designers de l’histoire. On lui doit énormément de véhicules de légende, tels que la Lamborghini Miura, Espada et Countach ou l’Alfa Montréal et la Lancia Stratos. On l’appelait « l’homme secret », parce qu’il est taciturne. Il est extrêmement doux et généreux, mais considère que parler de lui et de ses œuvres est un exercice inutile. Il aime parfois parler modérément du présent et du proche avenir. Le célèbre écrivain automobile Steve Cropley a écrit que Gandini « préfère penser plutôt que parler ». Il aime un peu le mystère, car c’est ce qui stimule l’imagination, la créativité et « laisse rêver ou voir la vie comme on veut ».

La façon dont il parle de lui-même en est un exemple clair : 

« Je reconnais deux qualités en moi : l’entêtement et la paresse non mesurée. Pour moi, l’optimisme est un métier, la paresse aussi ».

Gentlemen Drivers a eu le privilège de rencontrer Marcello Gandini, qui nous a entretenus de sa passion pour l’automobile et de sa carrière exceptionnelle de designer.

1. Votre passion pour l’automobile remonte-t-elle à votre enfance ?


Mon histoire avec l’automobile commença à mon cinquième anniversaire, lorsque mes parents m’offrirent un modèle réduit d’un cabriolet allemand, cadeau complété par une boite de meccano, avec laquelle je m’initiai à la mécanique. J’étais le deuxième fils d’une famille nombreuse et solidaire.
Mon père avait été un musicien connu et directeur de l’orchestre symphonique de Turin. Mais après la guerre, il n’a pas pu vivre de la musique et a acheté une pharmacie. Néanmoins, il espérait que je suive une carrière artistique et m’envoya dans un lycée classique, où une telle éducation était offerte.
Adolescent, j’ai eu de mauvais résultats à l’école des beaux-arts. J’ai préféré acheter des manuels d’ingénierie et j’ai développé une passion pour le bricolage mécanique, en particulier pour les voitures. Au lieu d’acheter un livre d’exercices de latin, j’ai acheté le livre « Moteur Endothermiques » de Dante Giacosa, que bientôt je connus par cœur et puis bien d’autres livres, sur d’autres choses.

J’ai fini par abandonner l’école et me suis mis à la recherche d’une carrière…

2. Comment vous êtes-vous orienté vers le design automobile ?


Bien avant de plancher sur les planches à dessin de Bertone, avant même de commencer mes études, j’étais passionné par la mécanique et je n’hésitais pas à mettre la main dans le cambouis à chaque fois qu’une voiture me passait entre les mains. Par la suite, j’ai commencé à réaliser des transformations sur les carrosseries comme l’Abarth 600 pour la compétition, mais je m’intéressais surtout à ce que les carrosseries contenaient – moteurs, boîtes à vitesses, suspensions et freins.

L’une de mes premières tâches a consisté à couper la poupe de la voiture spécialement carrossée d’un ami pour l’ascension d’une colline, simplement pour gagner du poids (rires…). Elle ressemblait un peu à une voiture à porte-à-faux court «Kammback», mais à la fin, il n’y avait qu’un gros trou, bouché avec du grillage de poule. À peu près à la même époque, j’ai reçu une commande pour décorer une boîte de nuit à Turin, le Crazy Club. J’ai fait tout le travail : les revêtements muraux, le bar, l’éclairage et les meubles.

À l’âge de 20 ans, j’étais un designer qui gagnait de l’argent en se spécialisant dans le design graphique et le design de meubles. Un jour, alors que je venais d’avoir 21 ans, un ami connaissant mon habileté avec les crayons, me demanda de l’aider à dessiner une toute nouvelle carrosserie pou une Barchetta OSCA 1500. Quand je lui montrai ses lignes, il regarda les croquis en détail et finit par abandonner, s’exclamant « je ne comprends rien ». Normal ! À l’époque, ignorant des conventions des constructeurs automobiles, j’avais dessiné le côté droit de la voiture au lieu du côté gauche. Ce fut le point de départ de mon orientation vers le design automobile.

J’ai travaillé en freelance pendant quelques années et j’ai réalisé des projets intéressants. Par l’intermédiaire d’un ami pour qui j’avais modifié une voiture, j’avais réussi à montrer mes idées créatives à Nuccio Bertone, le propriétaire de la célèbre maison de design turinoise. À cette occasion, Bertone fut très impressionné et promit de me contacter. Aucun appel n’a été reçu et Bertone n’a jamais été disponible à ses bureaux ou au téléphone. Quelque temps plus tard, j’ai rencontré Bertone par hasard au bord de la mer, et il était très embarrassé. Il a expliqué qu’il avait effectivement été impressionné par le travail,
mais aussi qu’il avait un autre jeune designer – Giorgetto Giugiaro – qui travaillait pour lui.

Le départ de ce dernier, deux ans après, m’a permis d’entrer officiellement chez Bertone, en 1965.

3. Intégrer Bertone aussi jeune était une consécration pour vous ?


Mon intention au départ était de travailler provisoirement là-bas, car je préférais travailler seul. Mais l’idée de pouvoir compter sur un salaire pendant quelques mois par an était également séduisante.

Et au lieu de quelques mois, cette collaboration a duré finalement 14 ans. Les premiers travaux furent ceux qui sont encore reconnus aujourd’hui : la Miura, l’Alfa Roméo 1750 et d’autres…. À cette époque, beaucoup de choses se préparaient pour le Salon de Genève 1966. Lorsque la Miura fut construite, il y a eu deux autres prototypes réalisés : la Jaguar FT 420 Coupé et la Porsche 911 roadster.
Vous aviez une vingtaine d’années lorsque vous êtes devenu le designer en chef de Bertone.

4. Aviez- vous l’impression d’être dépassé par la situation ?


Non, j’avais eu une expérience assez pertinente en travaillant sur plusieurs projets – certains personnels et d’autres avec le carrossier Marazzi – donc je n’avais pas peur de ne pas être capable de livrer. Juste que l’horaire était très serré pour trois nouveaux modèles qui devaient être terminés à temps pour le Salon de l’automobile de Genève en mars 1966.

5. Comment commencer un nouveau design ? Y a-t-il un élément que vous devez d’abord établir ?


Cela dépend de la mémoire et de ce qui doit être fait. Mais le plus souvent, il faut commencer par l’emballage, en gardant à l’esprit les spécifications techniques et l’emplacement des groupes motopropulseurs.

6. Est-il difficile de traduire des dessins bidimensionnels en modèles tridimensionnels satisfaisants et, en fin de compte, en voitures ?

Italy, Turin. 03/08/2019. At the National Automobil Museum, a portrait of auto designer Marcello Gandini.

Le bidimensionnel n’est qu’une représentation d’une image dans votre esprit, qui est déjà
tridimensionnelle. Il est peut-être plus difficile de représenter ce que vous imaginez sur papier.

7. Quel fut le premier projet sur lequel vous avez planché chez Bertone ?


Le premier projet sur lequel j’ai travaillé chez Bertone a été la Lamborghini Miura, et j’ai ensuite conçu ou aidé à concevoir de nombreuses autres Lamborghini, dont l’Espada, la Jarama et l’Urraco, ainsi que des voitures pour Alfa Romeo, Fiat, BMW, Maserati et Ferrari.
En plus des voitures de série, j’ai participé à la création d’une longue liste de concept cars comme le Runabout Autobianchi, la Lamborghini Marzal et la Lancia Stratos Zero.

8. La Miura et la Countach sont radicalement différentes. Vous avez conçu les deux. Laquelle préférez-vous?

9.

Personnellement, je n’ai pas de préférence pour l’une ou l’autre. Il s’agissait de conceptions qui reflétaient l’époque et l’évolution des tendances en matière de conception.

10. Le concept Alfa Roméo Carabo était original, avec ses portes à ciseaux. Comment a-t-il été accueilli ?


Le concept Alfa Romeo Carabo a été présenté au Mondial de l’Automobile de Paris, en 1968. Il possédait une carrosserie en forme de coin, qui préfigurait de nombreux concepts construits au début des années 1970 et elle fut l’une des toutes premières voitures équipées de portes à ciseaux.
Il s’agit d’une étude de design unique, qui n’a jamais reçu le feu vert pour la production, mais les nouvelles portes à ciseaux ont suscité beaucoup de curiosité et d’intérêt et se sont retrouvées sur plusieurs de mes créations ultérieures.
Parmi ces créations, la Bugatti EB110 figure en bonne place….
J’ai travaillé avec l’ingénieur Paolo Stanzini pour concevoir la Bugatti EB110, un coupé technologiquement avancé, qui a redonné vie à l’une des marques les plus prestigieuses de l’histoire automobile. L’EB110 était équipé d’un châssis en fibre de carbone de pointe, développé par une société française, Aérospatiale, spécialisée dans la construction d’avions légers. J’ai équipé l’EB110 de portes à ciseaux caractéristiques dès les premiers jours du projet. Le design final a été peaufiné par d’autres stylistes et la voiture a été présentée au public en 1991.

11. Comment en êtes-vous arrivé à la conception du remarquable passage de roue arrière de la Countach ?


Ce style de passage de roue arrière a été utilisé pour la première fois dans le concept-car de la Lancia Stratos Zero. Les passages de roue sont un élément important dans la conception d’une automobile, et donc développer quelque chose de distinctif est toujours un exercice intéressant.
Vous avez conçu beaucoup de Lamborghini, mais une seule Ferrari, la Dino 308GT4 de 1973.

12. Auriez-vous aimé créer plus de Ferrari ?

Je suis très satisfait des opportunités que j’ai eues.

Quelle est la voiture pour laquelle vous avez le plus d’affection ?

J’ai un goût tout particulier pour la Lancia Stratos, à cause de ses succès en course. Mais je pense que cela montre aussi l’importance d’un bon design. Si elle n’avait pas couru, elle aurait quand même été un succès.

13. Passer de la conception de voitures exotiques aux voitures ordinaires, était-ce difficile pour vous ?

Je ne vois pas de grande différence entre les deux disciplines. La production en série a permis aux concepteurs de mettre en pratique beaucoup de choses qui, autrement, n’auraient été que de bonnes idées.

14. On a dit que vous vous intéressiez davantage à l’architecture, à la construction et à la substance mécanique des véhicules. Pouvez-vous séparer la conception de la substance mécanique ?

Je crois qu’on ne peut pas. En fait, c’est peut-être l’un des aspects les plus importants du design et la
forme la plus excitante suit toujours la fonction.

15. À part les voitures, quels objets que vous avez dessinés vous ont enchanté le plus ?

Hélicoptères, camions et motos.

16. Que représente pour vous les motifs en hexagone?

C’était une façon de caractériser les éléments fonctionnels, comme la grille.

17. Comment travaillez-vous ?


Je travaille toujours sur des planches à dessin verticales et des machines à dessiner et non avec des programmes de dessin par ordinateur, comme c’est le cas pour de nombreux designers expérimentés, travaillant de manière indépendante. Elles permettent à une personne imaginative de créer avec un minimum d’équipement.

18. Quel designer admirez-vous le plus ?

Plusieurs, mais peut-être le plus impressionnant a été Flaminio Bertoni et ses projets pour Citroën. Parmi les brillantes créations Citroën de Bertoni, citons les Traction Avant, 2CV, DS, H Van, et Ami.

19. Rétrospectivement, y a-t-il quelque chose que vous auriez fait différemment ?


Comme la plupart des gens, beaucoup !

Ça vous arrive de rouler dans une des voitures exotiques que vous avez dessinées?
J’avais une Audi qui a parcouru 250.000 km, et j’avais besoin de la remplacer, je me suis donc rendu chez le concessionnaire Ford le plus proche et j’ai commandé une voiture qui n’est jamais venue.
Ainsi, après quelques mois de location de voiture, je suis entré dans un magasin près de
l’appartement de ma fille Marzia, et j’ai demandé ce qui était prêt à partir ce jour-là, et je suis parti avec la Mitsubishi Colt. J’ai parfois possédé des voitures que j’ai conçues (deux berlines Citroën BX, deux BMW 520 et quelques Renault), mais je suis totalement indifférent au genre d’exotisme qui fait ma renommée.

20. Quid de votre intérêt pour l’aérien ?


J’ai été un pilote actif d’ULM, un instructeur de parachutisme et un amateur de deltaplane dans les années 60. Aujourd’hui, voler coûte trop cher, alors je ne le fait plus. Pourtant, je continue de penser aux machines volantes et d’ailleurs, j’ai travaillé sur les dessins d’un hélicoptère monoplace de 36 ch, pesant seulement 70 kg, plus un développement à deux places de l’Angel, avec un système antitorque innovateur, purement aérodynamique, sans pièces mobiles, qui fonctionne uniquement par le rotor principal en aval.

21. Avez-vous d’autres hobbies ?

J’aime également naviguer, quand je peux partir pour quelques jours.