L’Argentine a enfanté de nombreuses célébrités qui ont marqué l’histoire de leur empreinte à l’image de Salvador Dali de Diego Maradona ou de Lionel Messi. Le monde de l’automobile n’est pas en reste avec comme figure de proue, Juan Manuel Fangio, un des meilleurs pilotes de Formule 1 de tous les temps, mais également Horacio Pagani, un des constructeurs les plus exclusifs de supercars. Passionné de voitures de sport depuis sa plus tendre enfance, il va s’armer d’une forte détermination pour réaliser un rêve d’adolescent, à savoir la fabrication de sa propre voiture de sport. Son compatriote, Juan Manuel Fangio, jouera un rôle important dans la concrétisation de son projet. En effet, le quintuple champion du monde de Formule 1 prendra sous son aile Pagani et le poussera à s’installer dans le fief des constructeurs de supercars, à Modène. Toutefois, avant de s’installer à son propre compte, Pagani fera ses premières armes chez un grand constructeur de supercars, Lamborghini, où il aura surtout l’occasion d’apprendre à exploiter au mieux les matériaux composites dans la fabrication d’une voiture de sport. Pour la construction de son propre bolide, il n’hésitera pas d’ailleurs à puiser dans ce savoir-faire acquis chez la marque au taureau, en recourant massivement au carbone. Ce sera une manière pour lui de marquer, également, une cohérence avec ses idéaux de légèreté, de puissance et de performance. Autant de caractéristiques qu’on retrouve dans ses créatures, à commencer par la Zonda. Dans cet entretien accordé à Gentlemen Drivers, Pagani nous éclaire sur son parcours, ses ambitions et ses projets actuels et à venir.

Comment êtes-vous tombé dans la potion de la passion automobile ?

La voiture est un jeu de passion. Depuis mon enfance, j’ai été toujours fasciné par deux choses : l’art et le design d’une part et la science et la technologie d’autre part. Dans la voiture j’ai trouvé la combinaison juste de ces deux arts. Je me souviens que je disais toujours à ma mère : « Un jour, quand je serai grand, je veux aller en Modène construire ma supercar». La voiture dont je suis tombé amoureux était «la Flèche d’argent», la W196R aux roues couvertes que Fangio a conduite au Nurburgring. J’en ai vingt six modèles exposés dans la société. Elle me donne toujours une émotion extraordinaire.

Vous aviez également un intérêt pour les deux roues puisqu’à 15 ans, vous avez restauré des motos et construit une mini moto…

Oui, j’avais tant d’amusement à jouer avec la technologie. La mini moto était un de mes projets quand j’étais un enfant. Dans la famille nous n’étions pas riches, mais j’avais des dispositions pour construire moi-même ce que je voulais posséder. J’ai aussi construit un buggy et plus tard, à l’âge de vingt et un ans, avec l’aide de quelques amis, une Formule 3 pour le championnat d’Argentine.

Est-ce qu’en vous engageant dans des études en ingénierie mécanique, vous aviez déjà en tête l’idée de vous mettre à votre propre compte ?

Quand j’ai dû choisir quel type d’université, je n’ai rien trouvé qui satisfaisait mon désir d’étudier tant l’art que la technique. Alors j’ai suivi deux cours en art et philosophie d’ingénierie. Le génie mécanique et la physique en premier lieu, sont importants pour un designer. Chaque création doit être autant belle que fonctionnelle, d’après le précepte de Léonard de Vinci, qui a bien vu que l’art et la science vont ensemble. Pagani Automobili s’est toujours basée sur cette philosophie, depuis la Zonda.

Pourquoi avez-vous privilégié la voie de la compétition automobile, en construisant des châssis de monoplace ?

Quand j’étais enfant, en Argentine, j’ai feuilleté le peu de magazines de design qui étaient disponibles sur le marché. Je suis resté fasciné par les centres de style et de design à Turin que j’ai pu voir, tels que ceux de Bertone et de Pininfarina. Je pense que dessiner la forme d’une voiture est une expérience passionnante. Cela exige de la créativité, de l’habileté, du goût et aussi une approche scientifique. Poursuivant ma passion, le design d’une voiture a toujours été pour moi le rêve et le but à atteindre.

Dans quelle mesure votre relation avec le pilote mythique Juan Manuel Fangio a-t-elle influencé votre parcours ?

Fangio était tout d’abord un grand homme, avant un d’être un super pilote. Il était humble, serviable et a vu plus loin que tout le monde. Il m’a toujours aidé et encouragé à donner le meilleur de moi-même. Il m’a présenté à Mercedes, quand je l’ai rencontré en Argentine. Il m’a conseillé tant de fois que nous avons fini par devenir des amis. Je me souviens comment, quand j’ai fondé le Design Modène à Modène et qu’il est venu me rendre visite, il a dormi chez moi, dans la même chambre que mes deux fils. Je suis et serai toujours reconnaissant à ce grand homme, qui a été un personnage clé dans ma vie, aussi bien qu’un symbole et une icône pour l’Argentine et le monde entier.

Comment avez-vous atterri chez Lamborghini et quel a été l’apport de ce passage dans votre parcours ?

Fangio a juste écrit une lettre de recommandation à Lamborghini. Je voulais travailler en Italie, chez Lamborghini, dans la société qui avait construit ces voitures étonnantes. Après deux ou trois reports, j’ai finalement réussi à mettre la tenue de travail de Sant’Agata Bolognese. Vu les temps difficiles, j’ai commencé comme un simple manœuvre de troisième niveau. J’ai ensuite rapidement évolué pour devenir le responsable de matériaux composites, et durant ces années – nous parlons du milieu des années 80 – j’ai beaucoup appris à propos de ce type de technologie. Avec une petite équipe, nous avons réussi à construire la première voiture du monde avec un cadre fait en matériau composite : la Countach Evoluzione. J’ai passé huit ans chez le constructeur italien, chez lequel j’ai tant appris des techniciens. Je me rappelle toujours de ces années avec émotion.

Dans quelles circonstances avez-vous créé la société Pagani Automobili S.p.A en 1992 ?

La Guerre du Golfe a plombé les ventes de supercars. Crysler – le propriétaire à cette époque de Lamborghini – a récupéré à son compte tous les nouveaux contrats, particulièrement ceux du département Composite. Après l’expérience avec Lamborghini, j’ai décidé de créer ma propre voiture, avec des matériaux composites. Je possédais déjà la société et j’en ai seulement changé le nom, en Modène Design . En 1993, je développais déjà la Zonda. L’idée que j’avais depuis l’adolescence- construire ma supercar – était un rêve que je voulais absolument concrétiser.

Quelle était votre ambition lorsque vous avez construit votre première supercar ʺZondaʺ ?

La recherche de l’équilibre entre l’esthétique et la fonctionnalité est une contrainte dans le design d’une supercar. Ce n’est jamais facile, mais cela fait partie des tâches devant être observées par un designer. La mise en œuvre de la créativité, de l’imagination et de la fantaisie est la mission à poursuivre. Notre travail, depuis le début, devait toujours rassembler la technologie etl’esthétique pour créer une nouvelle façon d’interpréter le design moderne. La Zonda est en réalité née de cette philosophie. Elle devait être légère, sûre, aérodynamique, avec au milieu d’un engin de 12 cylindres, mais en plus de ceci, elle devait générer de l’émotion, exprimer la passion et la beauté, la technique et la sportivité. Cela devait être original et être la première Pagani . Quand je me suis lancé, j’ai dû la dessiner en prenant en compte tous ces concepts, que je portais en moi de par l’expérience accumulée durant ma carrière. Zonda était mon huitième projet. Comme tous les autres, il a été dédié à ma femme, Christina, et c’est pour cela que je l’ai baptisé C8. J’ai toujours affirmé qu’un designer doit d’abord penser à qui il destine le produit qu’il crée. Au début, avec mon équipe, nous travaillions sur une supercar extrême très légère, très performante, sans concession. Mais nous nous sommes rendu compte que cette voiture s’adressait à une clientèle jeune, 20/30 ans, qui n’aurait jamais les moyens de se la payer. Donc, nous avons fait le portrait-robot du client de supercar et il s’est avéré qu’il avait plus de 50 ans et que ça n’était surtout pas un pilote. Résultat, nous avons opté pour une auto, certes performante, mais confortable sur les longs trajets, intuitive et pas intimidante.

Pourquoi avoir opté pour un moteur Mercedes Benz ?

L’idée originale est venue de Juan Manuel Fangio et je suis très fier que Mercedes-Benz AMG produise nos moteurs qui sont légers, puissants, ont un couple très élevé et sont très fiables. Ce que je peux vous dire, c’est que Mercedes est pour moi une référence technologique dans le monde automobile. Investir un segment aussi élitiste que celui des supercars n’est pas une chose aisée…. Quand vous faites une recherche à large spectre, vous créez un objet unique, parce que vous ne vous arrêtez pas à la première idée. Quand vous utilisez les meilleurs matériaux, utilisés seulement dans l’industrie aérospatiale, quand vous réalisez un costume adapté et n’exigez pas que le client achète une voiture rouge ou jaune. Quand vous travaillez dur pour créer une œuvre d’art, avec une innovation audacieuse … Quand vous êtes dans cette configuration, il n’y a aucune raison de s’inquiéter.

Avec le recul, comment évaluez-vous aujourd’hui cette entreprise ?

La société est exactement le reflet de l’engagement et du talent de chaque personne qui y travaille. Ceci inclut la contribution extraordinaire de nos partenaires. Bien sûr, nous n’avons jamais pensé que la marque allait devenir ce qu’elle est aujourd’hui, ni avoir un public de fans et de clients si extraordinaire. Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde, du moment que le produit est original et de qualité. Il est vrai que nous sommes sur un segment de niche et que notre production est entièrement faite à la main et donc très limitée (18/20 voitures par an). Nous misons sur l’exclusivité et si nous avons choisi de nous installer à Modène, c’est avant tout parce qu’on y trouve les meilleurs ouvriers du pays et les fournisseurs les plus compétents.

Quels sont vos projets pour le futur ?

Nous sommes en train de travailler depuis cinq ans pour le lancement de la Pagani Arte, ainsi que sur deux autres projets. Nous sommes également engagés dans la première partie de la réalisation de notre nouvelle usine et vers la fin de l’année nous entamerons la seconde.

Quel regard portez-vous sur la production actuelle de supercars ?

Il n’est pas facile de juger le travail des autres, mais une supercar hybride, pour moi, est une complication lourde et inutile. Quelqu’un a utilisé cette idée juste pour passer les tests de pollution, mais toutes ces voitures ont objectivement la consommation, aussi bien que les valeurs de pollution d’une super voiture «normale». La technologie n’est pas encore prête, nous avons besoin d’au moins 5 à10 ans de recherche pour réaliser un bon compromis entre la performance, l’efficacité et le poids.

Quels sont les modèles de voitures qui vous appréciez le plus ?

J’ai toujours été inspiré et fasciné par les lignes classiques et éternelles de la Lamborghini Miura. Comme je l’ai déjà dit, j’ai eu un coup de foudre pour la Mercedes W196R Fangio. Même l’E-Type de Jaguar, par exemple, témoigne qu’en général chez Pagani, nous sommes tous de grands fans, enthousiastes des belles voitures. En outre, je reste impressionné par des marques comme Spyker, mais aussi par la Bugatti Veyron qui est une prouesse technologique incroyable. Sinon, j’aime beaucoup la Ferrari Enzo et suis un grand fan de la Porsche Carrera GT.

BIOGRAPHIE:

1955 : Naissance à Casilda dans la région de Buenos Aires, en Argentine

1972 : À 17 ans, il construit un buggy sur une base de Renault Dauphine, qu’ilbrevète.

1974 : Diplôme en conception industrielle à l’université de La Plata

1977 : Diplôme en ingénierie mécanique à l’université de Rosario.

1977 à 1982 : il s’installe à son compte, et travaille sur de nombreux projets parmi lesquels des meubles métalliques, des caravanes et des camping-cars ou encore des fauteuils roulants et des lits orthopédiques. Il réalise également à la demande du centre de recherche et de développement de l’université de Rosario un appareil de contrôle des déformations des routes.

1979 : il construit un châssis de F2 qu’il engagera en compétition. La conception de ce premier modèle intéresse par ses avancées techniques Renault, qui lui fournira un moteur.

1982 : Obtient une bourse d’étude du Rotary Club pour le Royal College of Art à Londres, et pour le Art Center à Pasadena (États-Unis). Intègre Lamborghini où après une rapide ascension, il devient spécialiste des matériaux composites.

1988 : Quitte Lamborghini pour créer sa propre activité : Pagani Composite Research. Parallèlement à cette activité, il développe un nouveau modèle de supercar, la C8, destinée à s’appeler la Fangio F1.

1992 : Crée la société Pagani Automobili S.p.A. Toutefois, après la mort de Fangio en 1995, Pagani rebaptisera la voiture du nom de Zonda, un vent des Andes.