C’est un parfait connaisseur des voitures de sport et du secteur du luxe qui rejoint Bugatti. Je suis convaincu que Stephan Winkelmann, avec ses nombreuses années d’expérience dans ces domaines, son don pour s’adresser à une clientèle exclusive et sa compréhension poussée des marques, donnera un nouvel élan à Bugatti et offrira un avenir durable à cette marque particulière». C’est en ces termes que Matthias Müller, président du Directoire du Groupe Volkswagen, a décrit celui qui préside aux destinées de la marque de Molsheim, depuis le 1er janvier 2018. Et pourtant, rien ne prédestinait Winkelman à faire carrière dans l’automobile. Son diplôme en sciences politiques et son enrôlement dans l’armée devaient sceller son destin, mais il n’en fut rien. Il a cédé aux sirènes de l’automobile, en intégrant Mercedes Benz à ses débuts, avant d’évoluer vers des postes de responsabilité au sein de marques aussi prestigieuses que Lamborghini et Audi. Fin stratège, il mettra tout son savoir-faire au service de sa passion, ouvrant ainsi la voie à l’innovation et à une créativité débordante.

Dans cet entretien exclusif, Stephan Winkelmann nous relate son parcours exceptionnel émaillé de grandes réalisations, ses projets chez Bugatti et nous fait part de sa vision de l’automobile du futur. 

1. Comment est née votre passion pour l’automobile ?

Pour être honnête, elle est venue de manière plutôt indirecte. Ma vraie passion en tant qu’adolescent et jeune homme était plutôt pour la moto. J’ai grandi en Italie et les années 80 étaient très différentes en matière de sensibilisation à la sécurité routière. Conduire une moto le plus tôt possible, sans casque et malgré un trafic insensé, n’était certainement pas la chose la plus sage à faire, mais pour nous, cela signifiait la liberté

Cette passion, non seulement pour la moto elle-même, mais pour la sensation de vitesse, la liberté et le rugissement d’un moteur, ne s’est traduite par une passion pour l’automobile que plus tard.

2. Avez-vous toujours su que vous travailleriez dans le monde de l’automobile?

Pas du tout. Tout comme ma passion pour l’automobile ne s’est développée que plus tard, ma carrière n’a pas non plus été orientée vers l’industrie automobile, du moins pas depuis le début.J’ai étudié les sciences politiques à Rome et à Munich, puis je suis devenu soldat dans les forces armées allemandes, en tant que parachutiste, pour être précis. Au cours de ces deux années, je me suis plus souvent dit que je deviendrais un soldat de métier. En fin de compte, je ne le suis pas devenu. Cependant, dès que j’ai commencé à travailler dans l’industrie automobile, il m’est rapidement apparu que c’était le lieu idéal pour développer ma carrière professionnelle.

3. Vous avez commencé votre carrière dans le monde de la finance. Comment s’est passée votre première expérience dans le monde automobile, avec Mercedes-Benz ?

Ce fut une très bonne première expérience dans l’industrie automobile. Mercedes fut la marque automobile qui m’a ouvert cette porte, que j’ai franchie sans jamais regarder en arrière. L’industrie automobile est l’une des plus fascinantes et je dirais même la plus fascinante dans laquelle on peut travailler. Je me considère chanceux pour chaque opportunité que j’ai eue et chaque pas que j’ai franchi dans ce monde unique.

4. Vous avez rejoint le groupe Fiat en 1994. Qu’y faisiez-vous, exactement ?

Mon premier emploi a été directeur régional des ventes d’Alfa Romeo, sur le marché allemand.

5. Vous avez occupé plusieurs postes au sein du groupe, pour devenir PDG des divisions autrichienne, suisse et allemande de Fiat. Qu’est-ce que cela signifiait pour vous ?

Oui, j’ai occupé ces postes de PDG, non seulement pour Fiat, mais pour Fiat Auto, qui comprenait également à l’époque Fiat, Alfa Romeo, Lancia et « Fiat Light Commercial Vehicles ». En tant qu’Allemand qui a grandi en Italie, j’ai eu l’impression que la combinaison parfaite, à ce stade de ma carrière, était d’assumer des responsabilités dans une entreprise italienne pour les marchés de langue allemande. J’ai beaucoup appris à cette époque et j’ai noué des amitiés durables. Nous avions alors une équipe très spéciale, composée de nombreux professionnels jeunes et talentueux, que j’ai eu la chance d’avoir en tant que collègues ou membres de mes équipes. Beaucoup d’entre eux se sont débrouillés dans l’industrie automobile et je les vois encore. Certains m’ont même accompagné lors de ma nouvelle carrière dans cette industrie.

6. En 2005, vous avez été nommé directeur général de Lamborghini. Quels ont été les projets les plus importants sur lesquels vous avez travaillé ?

Je suis resté directeur général de Lamborghini pendant onze ans, alors, comme vous pouvez l’imaginer, j’ai dirigé de nombreux projets qui sont importants pour nous en tant qu’entreprise et qui me tiennent également à cœur. Si je dois en souligner quelques-uns, ce serait la construction de la marque que nous avons privilégiée dès le premier jour, y compris l’introduction d’une gamme de modèles plus large et plus solide, avec des produits fantastiques, tels que l’Aventador ou Huracan. De plus, je suis très heureux et fier de voir que l’Urus est à présent sous les feux de la rampe. Durant mon mandat, nous avons dû nous battre très durement pendant de nombreuses années, pour que ce projet prenne vie.

Le fait le plus important à retenir de mon séjour à Sant’Agata, c’est que j’ai trouvé non pas un simple lieu de travail, mais une deuxième maison. Nous avions une équipe professionnelle très forte et nous avons créé un lien qui va bien au-delà du cadre professionnel. Et c’est ce dont je suis le plus fier, quand je repense à cette époque très réussie. Sans cette équipe, son atmosphère et son éthique au travail, nous n’aurions pas pu atteindre ce niveau d’excellence, de toute façon.

7. Comment avez-vous vécu le lancement du projet Urus?

Dur, tenace… Il a fallu un certain temps entre le premier concept-car présenté à Beijing en 2012 et le début du projet. Le principal défi était les énormes efforts de persuasion, en interaction constante avec les clients et les fans. La marque et le site devaient également être préparés à cette étape importante de l’histoire de la société. En rétrospective, tous les efforts en valaient la peine. Je suis très heureux pour l’équipe Lamborghini d’aujourd’hui et tiens à la féliciter pour son excellent travail.

8. Vous avez officiellement rejoint Bugatti au début de cette année. Quels sont les défis à venir?

Quand on m’a demandé d’assumer la fonction de président de Bugatti, le président du groupe Volkswagen m’a dit que la tâche principale serait de construire sur les bases solides de la marque, et de la développer pour les transitions à venir. Et c’est exactement ce sur quoi nous nous concentrons depuis ma première année avec la marque, avec des projets très excitants et de très bons progrès.

La Bugatti Divo est notre premier projet côté produit depuis que je suis président. C’est une automobile incroyable, qui met en valeur ce que nous, en tant que marque et en tant qu’équipe, sommes capables de réaliser en très peu de temps. Bien sûr, je ne peux divulguer aucune information sur notre avenir à ce stade, mais nous travaillons très fort chaque jour pour satisfaire les parties prenantes internes, et plus particulièrement nos clients et passionnés du monde entier.

9. Comment voyez-vous l’avenir de Bugatti ?

Je suis vraiment impatient d’y être.

10. Verrons-nous un SUV de Bugatti, un jour ?

Il y a eu beaucoup d’articles rapportant faussement la confirmation d’un tel projet et me citant même pour corroborer leurs propos. La seule chose que j’ai dite et que je répète sans cesse, c’est que nous avons montré avec la Bugatti Divo que nous sommes prêts à être plus qu’une marque à un seul modèle. Néanmoins, de nombreux facteurs doivent être pris en compte, avant qu’un tel projet puisse être entrepris, l’analyse de la rentabilité doit être juste et bien sûr, elle doit également s’intégrer dans la stratégie de la marque et même du groupe. Notre équipe examine en permanence le marché, étudie les pronostics des développements futurs, analyse les informations fournies par nos clients, afin d’être prête au moment opportun. À cette fin, nous pensons évidemment aussi aux plateformes potentielles et aux formes d’un tel projet. Le projet lui-même ou la forme qui serait utilisée n’ont cependant jamais été confirmés – ni par moi, ni par quelqu’un d’autre.

11. Quel est le principal défi à satisfaire, pour des clients très exclusifs ?

Nos clients ont le privilège d’assister à notre processus de fabrication et voient tout. Le principal défi est donc de continuer à leur offrir une surprise positive, de rester avant-gardiste et intemporel. Bugatti a toujours eu et aura à construire des automobiles qui incitent les gens à rêver, aujourd’hui et à l’avenir

12. Que pensez-vous de la voiture électrique et de la conduite autonome ?

La voiture électrique ne semble n’être qu’une question de temps. C’est l’avenir. Pourtant, elle doit toujours être conforme aux valeurs de la marque de chaque entreprise qui décide de se lancer dans la mobilité électrique. Tout comme il n’existe pas qu’un seul type de voitures à moteur à combustion, il existe différentes interprétations des véhicules à propulsion électrique. Nous sommes très fiers de notre moteur W16 8 litres, unique sur le marché. Vu les législations et les développements futurs, toutefois, il pourrait bien être le dernier moteur de ce type. En tant qu’amateur de voitures, je dois dire que la conduite autonome est un concept fascinant sur le plan technologique. Encore une fois, cependant, il doit correspondre à la marque et au produit en question. Pour Bugatti, cela ne figure pas sur la liste des priorités, car nous ne sommes pas une marque qui construit des voitures qui vous amènent de A à B. Nos voitures amènent nos clients de A à A, pour leur plus grand plaisir. Pour cela, à mon avis, vous avez besoin des deux mains sur le volant.

13. Quelle voiture conduisez-vous dans votre vie quotidienne ?

Depuis que j’ai commencé, je teste nos voitures autant que possible. Comme vous pouvez l’imaginer, j’ai eu au cours de ma carrière ma part de conduite de voitures de sport, de voitures « supersport » ou de voitures « hypersport », mais Bugatti joue dans une catégorie à part. C’est autre chose, une expérience incroyable. Au quotidien, je conduis des produits de la marque Volkswagen Group, généralement une version plus sportive et une autre plus familiale. Les marques et les modèles ne cessent cependant de changer.

14. Êtes-vous un collectionneur de voitures ?

Non, je ne le suis pas. Ce serait très difficile, surtout si je voulais conduire toutes les voitures d’une telle collection. Je vis dans le centre de Strasbourg et il n’y a pas beaucoup de garages ni même de possibilités de parking. Et je voyage beaucoup. Mais même sans ma propre collection, je ne peux vraiment pas me plaindre de la qualité de mon temps de conduite. Je me considère chanceux.

15. Biographie :

1964 : naissance à Berlin en Allemagne

1991 : commence sa carrière professionnelle au sein de la société allemande de services financiers MLP.

2005 : prend la direction de la société Automobili Lamborghini S.p.A

2014 : Chevalier Grand-Croix de l’ordre du Mérite de la République d’Italie

2016 : prend la direction de la société Audi Sport GmbH

2018 : président de la société Bugatti Automobiles S.A.S