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Passionné de voitures et comptant parmi les plus grands collectionneurs de la marque Austin Healey, Daniel Schlatter a brillé de mille feux lorsde la dernière édition des «Gentlemen Drivers Awards», grâce à ensablement Open Tourer de 1934, qui a remporté le prix de la catégorie «1930à 1940», ainsi que le prix spécial du jury.

C’est au cours de sa tendre jeunesse que ce gentleman driver a appris à sentir l’odeur de l’essence et que ses tympans se sont familiarisés avec le bruit des moteurs. Cetintérêt pour l’automobile a presque rythmé son adolescence et carrément pris une tournure plus passionnante à l’orée de son passage à l’âge adulte.Contrairement à beaucoup des collectionneurs qui préfèrent garder leursbijoux dans des musées ou des garages, ce globe-trotter épicurien sillonne les quatre coins du monde au volant de ses voitures à la recherche de sensations fortes et d’aventure. Ainsi, notre gentleman driver a écumées plus grands périples, à commencer par Paris-Pékin, en passant par la transcontinentale et en terminant par l’Afrique.Dans cet entretien, notre dilettante relate un riche parcours, jalonné depéripéties et d’aventures, le tout servi avec des anecdotes croustillantes, à déguster sans modération.

Comment avez-vous attrapé le virus de la passionpour l’automobile ?

Je me suis passionné pour l’automobile dès mon enfance. Le monde des quatre roues me fascinait età chaque fois qu’une belle voiture passait devant moi,je ne pouvais m’empêcher de la fixer avec insistance.Mon père était très dur avec moi et ne me donnait pas d’argent pour m’amuser. Je me rappelle encore desv oitures neuves qu’il achetait, surtout des Jaguar.Quand je suis devenu étudiant, je me suis fixé pour objectif d’acheter une voiture.

Parlez-nous de cette première voiture ?

Je devais avoir à l’époque 22 ou 23 ans lorsque. C’étaitune Austin Healey. Je l’ai acquise pour 2000 ou 3000francs suisses. Elle tombait souvent en panne, en 1984.Elle était dans un état catastrophique. J’ai toujours travaillé le soir pour la retaper. Je chinais un peu partout pour trouver des pièces de rechange. Et c’est ainsi que j’ai commencé à tout connaître des voitures.Par la suite, je m’en suis offert une en meilleur état.Complètement obnubilé par l’automobile, j’ai procédé pendant mes études et quelques années après, àdes ventes de mrs voitures, pour acheter mieux et davantage.

Ainsi, j’ai acheté la seule 100 S qu’ils ont importée en Suisse, en 1955. Pour l’acquérir, j’ai dû vendre deuxautres Austin Healey que je possédais. C’est une voiture que je garde toujours, parce qu’elle a une place particulière dans mon coeur. C’est un modèle très rare, puisqu’il n’en existe que 36 exemplaires dans le monde.

J’ai également acquis le prototype de ce modèle.Ma passion pour la marque m’a poussé à en acquérir différents modèles. C’est ainsi qu’en plus de ces deux modèles, j’ai une Austin Healey 100 M et une 400 S. Jesuis également propriétaire d’une Rolls-Royce Healey(la 4000), dont seuls trois exemplaires existent dansle monde. C’est un modèle que j’ai retouché pourl’agrandir. Mis à part évidemment son moteur Rolls-Royce de 4 litres de cylindrée, cette auto se distingue de la 3000 par une largeur augmentée, une planche de bord et un intérieur redessinés, invitant au voyage.

D’autres petites différences au niveau des feux arrière intégrés au pare-chocs et des logos font référence à lacylindrée du moteur.Mais ma passion pour la marque Austin ne m’a pasempêché de m’intéresser à d’autres marques. Enfaite, j’étais curieux de découvrir d’autres modèles, leur technique et procédés de fabrication. Je citerai tout d’abord la Ferrari Barquette 212, qui est une voituresublime lancée au Salon de Turin, en avril 1951. Elle est dotée d’un V12 délivrant la puissance de 150 ch. Vu lavaleur et la délicatesse de ce bijou, je l’ai restauré avecl’aide d’un spécialiste.Je suis par ailleurs propriétaire d’une Jaguar C type,d’une 300 SL Roadster de 1961 et de deux Bentleydont la Tourer, avec laquelle j’ai fait pas mal de rallyes.

Quelle est la voiture qui vous tient le plus à coeur ?

C’est incontestablement l’Austin Healey 100 S. C’est la première vraie voiture de collection que j’ai acquise. Elle se distingue par sa légèreté et ses freins à disque. Je la trouve réellement pratique.

Comment procédez-vous à la restauration de vos voitures ?

Avec passion, je sélectionne personnellement tous les véhicules mis en vente; mes critères étant la rareté et la qualité. Certains sont présentés en état d’origine ou ont été professionnellement restaurés, d’autres sont des projets de restauration. Lorsque c’est le cas, je dispose de l’assistance d’un mécanicien passionné, qui prépare mes voitures en vente. Il s’agit souvent d’une remise en marche d’un véhicule après une longue période d’immobilisation : remise en route mécanique, démontage et nettoyage de l’intérieur, polish de la peinture et des chromes. Tout ce qu’il y a de plus classique dans le domaine de la restauration en somme. Toutefois, je ne prends pas de risques. Si c’est une voiture de grande valeur, je fais appel à un spécialiste. Je n’ai pas envie de faire des erreurs. Pour la restauration de la 100 S par exemple, j’ai dû faire appel à un spécialiste de ce modèle, que j’ai été dénicher en Australie. Il a restauré 16 des 36 Austin Healey 100 S qui existent ! Je lui ai également confié le prototype. De la sorte, je suis sûr de conserver le caractère authentique de la voiture.

Continuez-vous aujourd’hui à faire de la restauration par vous-même ?

Non. Je ne fais plus de restaurations complètes depuis longtemps. Franchement, je n’ai plus le temps pour m’adonner à cette activité. Aujourd’hui, je me limite aux réparations quand j’ai des pannes et que je n’ai pas de garagiste à portée de main.

Que représente pour vous une voiture de collection ?

Je suis plus passionné par l’automobile comme objet d’art que de locomotion. Chaque voiture de collection est le témoin d’un savoir-faire artisanal et d’un style de vie d’une époque révolue. Elle est également une oeuvre d’art en mouvement, parfois dotée d’une mécanique de compétition ou d’une carrosserie exceptionnelle. J’estime qu’avec des véhicules non restaurés, totalement authentiques, on devrait être à la fois humble et respectueux. Un strict état d’origine est quelque chose d’irremplaçable.

Quand je suis au volant d’une voiture moderne, c’est la voiture qui me conduit, et non le contraire. Au volant d’un « classic car », je conduis avec les oreilles et les sentiments.

Quelles sont les compétitions auxquelles vous avez participé ?

Je ne suis pas partisan de la conservation d’une voiture de collection dans un musée. Je préfère plutôt la faire vivre en roulant avec ou en participant à des courses. J’ai commencé avec la course mythique de Mille Miglia. Mais comme c’est un rallye de régularité, c’est vite devenu ennuyeux. Donc, j’ai acquis une licence et je me suis mis à piloter sur piste. Au début, je me suis contenté de louer une piste avec des amis (France, Autriche, Portugal…).

Bref, on a couru un peu partout en Europe. Après, je me suis orienté vers la compétition et j’ai mis le pied à l’étrier avec la course la plus prestigieuse et la plus courue, à savoir Goodwood. Cette expérience, je l’avoue, m’a donné beaucoup de plaisir. Mais, j’ai rapidement déchanté, quand j’ai constaté que trop de gens s’y bousculaient juste pour l’ostentation et non pour le plaisir de la passion automobile. L’étape suivante consistait à participer à des rallyes d’endurance. C’est le cas du rallye Paris-Pékin, où seuls les passionnés capables de supporter des conditions extrêmes ont droit de cité. C’est une course d’environ 16.000 km, dont la difficulté majeure est la confrontation avec le désert de Gobi et ses chemins caillouteux, encore et toujours défoncés. En 2010, j’ai connu une mésaventure lorsque j’ai cassé le différentiel de ma Bentley Open Tourer au volant de laquelle j’ai participé à ce périple mythique. J’ai également participé à des périples qui m’ont conduit en Amérique Latine, en Inde et en Afrique. La durée des courses oscille entre un et deux mois. Je voudrais à cette occasion saluer l’organisation professionnelle des Britanniques qui organisent ces rallyes spectaculaires.

Est-il aisé aujourd’hui de se procurer des voitures de collection lorsqu’on est passionné ?

Malheureusement, non. La spéculation a supplanté la passion. Aujourd’hui, des investisseurs qui n’ont aucune passion pour l’automobile ont investi massivement le marché, à la recherche du profit, uniquement. Il s’en est suivi logiquement une flambée des prix, qui ont atteint des niveaux sans précédent. Il faut dire que le marché n’a plus de limites. Il faut avoir les reins solides financièrement pour pouvoir se procurer de belles pièces. Dénicher une belle affaire est de plus en plus rare. C’est mon cas quand j’ai acquis la 300 SL qu’un ami m’a cédé à un prix très raisonnable.

Quelles sont les voitures que vous préférez ?

Personnellement, j’aime les Bentley de 1925, parce qu’elles sont bien fabriquées et adaptées au rallye et plus globalement, les voitures de compétition de 52- 55 (Ferrari- Austin, Maserati). En revanche, je trouve la Bugatti trop fine pour les rallyes.

Y a-t-il une voiture que vous désiriez, mais que vous n’avez pas pu acheter ?

S’il y a une voiture qui m’a fait rêver, c’est bien la Ferrari 375 MM. J’aime beaucoup la façon dont cette voiture est faite. Autrement, j’ai toujours eu des voitures pour me faire plaisir. Les Bentley et Austin c’est pour les rallyes durs, tandis que la Ferrari est dédiée à la montagne, en raison de ses accélérations foudroyantes, de sa compacité et de son agilité, qui la rendent particulièrement plaisante lors de la conduite sur route serpenté.

Les supercars ne vous intéressent pas ?

Les supercars ne m’intéressent pas tellement, parce qu’elles sont comme les autres voitures modernes, assez aseptisées et manquant de caractère. Bref, Il me manque l’individualisme, avec ce genre de voitures !

Quel regard portez-vous sur le marché mondial de la de la voiture de collection ?

Vous savez que la voiture classique draine de plus en plus de passionnés. C’est une tendance mondiale, quoiqu’on observe de grandes disparités entre les régions du globe. C’est la Suisse qui caracole en tête avec le plus grand nombre de voitures par tête d’habitant. Toutefois, il est tout aussi intéressant de noter que de plus en plus d’investisseurs arrivent sur le marché pour spéculer. Cela obère cette propension au développement de la passion décrite un peu plus haut. En Chine, j’ai vu des riches acheter des voitures de collection très rares et de grande valeur et les cacher dans leur garage ! C’est pour cette raison qu’on voit de moins en moins de voitures sur les pistes.

C’est un grand changement que vit le marché de la collection des voitures. Le marché de l’art n’est pas limité, mais le marché des voitures de collection l’est considérablement. C’est ce qui fait amber les prix. Pour ma part, vu les prix mirobolants pratiqués sur le marché, j’ai acheté une voiture dans une vente aux enchères une seule fois dans ma vie !

Quid du marché marocain ?

Le marché de la collection au Maroc connaît un développement intéressant. Quand j’ai participé il y a cinq ans au rallye Classic, il n’y avait presque pas de Marocains dans la catégorie « Classic ». Aujourd’hui, c’est différent. Beaucoup de Marocains ont en effet investi cette catégorie, ce qui est un signe positif. Le Maroc a connu un développement rapide. Les nouveaux riches veulent afficher leur nouveau statut social. C’est pourquoi ils se sont mis à acheter des voitures de luxe, telles que les Ferrari, Maserati…Ceci n’est pas propre au Maroc. C’est une tendance que l’on remarque dans les pays émergents. C’est le cas de la Chine et de la Russie également. À titre d’anecdote, un riche Chinois a acheté toutes les voitures importées d’une marque de prestige, pour s’assurer d’être le seul à en posséder (rires…). Mais après un certain temps, les gens commencent à se rendre compte qu’il est plus jouissif d’acheter une voiture par passion que de l’acheter pour l’ostentation et la frime. Parallèlement, les collectionneurs de voitures deviennent de plus en plus nombreux dans le Royaume. Le seul bémol est les taxes lourdes qui plombent le marché. À mon avis, le Royaume a beaucoup de potentiel et il est même possible de faire beaucoup mieux qu’en Europe. Les atouts ne manquent pas : météo, infrastructure de qualité, encouragement des autorités. Peut-être n’avons-nous pas encore assez de Marocains qui s’intéressent à la collection, mais il est toujours possible d’attirer davantage d’étrangers.

Quels sont vos hobbies ?

J’ai toujours cherché l’aventure. Du coup, je suis fan d’équitation, de pêche et de chasse.