Bien que ne se définissant pas comme un collectionneur de voitures, le commandant de bord Arraki Dafir n’en est pas moins un passionné de quatre roues. Très prolixe, il nous confie que l’intérêt qu’il porte à ces dernières s’est déclenché à un âge précoce et s’est nourri, au fil du temps, de nombreuses expériences. Ses voyages aux quatre coins de la planète, en tant que pilote de ligne à la Royale Air Maroc, outre qu’ils ont énormément enrichi sa culture automobile, lui ont permis de découvrir les best practices en matière de collection. Pilote émérite, il a également permis au Royaume de figurer parmi le gotha du Rallye Classic du Maroc. C’est donc avec plaisir que nous vous convions, à travers cet entretien, à un voyage dans l’univers particulier de cet amoureux d’automobiles classiques.

Gentlemen Drivers. Comment est né votre intérêt pour l’automobile ?

Dafir Arraki. Dafir. Cet intérêt remonte au temps où j’étais encore gamin. À cet âge-là, je recevais beaucoup de jouets du genre Dinky Toys. Je jouais également avec des voitures télécommandées. De plus, on partait chaque semaine à Rabat pour déjeuner avec notre grand-mère. Mon père nous emmenait dans sa Coccinelle et, durant le trajet, on prêtait attention aux voitures qui nous doublaient. Et comme je suis très observateur, je regardais les voitures autour de moi et surtout celles qui nous doublaient. C’était la dose quotidienne. Durant les vacances, on voyageait à l’étranger, notamment en Espagne et en France, et durant le trajet, je passais mon temps à regarder les voitures. À l’âge de cinq ans, j’ai eu le privilège d’assister au Grand Prix de la Corniche (NDLR : étape du championnat du Monde de Formule I), en 1958, et surtout de voir courir des pilotes de légende comme Stirling Moss. Ce sont des images qui sont restées gravées dans ma mémoire. Par ailleurs, je vivais ma passion à travers ma petite collection de miniatures qui incluait des voitures mythiques comme l’Aston Martin DB3 ou la Jaguar D avec son petit aileron arrière.

Le choix de la carrière de pilote a-t-il été motivé par une passion pour l’aviation ?

Exactement. En fait, en plus de mon intérêt pour les voitures, j’ai développé une passion pour l’aviation. Je dirais même que les avions m’intéressaient plus que les quatre roues. Donc, tout jeune, j’ai commencé à faire des maquettes d’avions Revell, Heller. J’ai également fabriqué des planeurs en bois. Durant mon séjour d’études en France, j’ai adhéré à des clubs spécialisés pour assouvir ma passion. Parallèlement, je suivais des études de commerce. Mais comme le hasard fait bien les choses, j’ai effectué mon service civil à la Royal Air Maroc. Je me suis rapidement senti dans mon élément dans cet univers aéronautique. À la fin de mon service civil, j’ai intégré la direction administrative et financière de la compagnie. Mais comme j’étais toujours animé par la passion du pilotage, j’ai commencé à piloter à titre privé à l’aéroport de Tit Mellil. Je pilotais de petits appareils tels que le Piper J3 et le Stamp. À l’époque, ces petits avions se négociaient pour des sommes allant de 15 000 à 20 000 DH ! Mais comme je venais de rentrer au Maroc et que je n’étais pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche, je n’avais pas les moyens de me les offrir. Je ne pensais pas pouvoir réaliser mon rêve jusqu’au jour où un ami m’a cédé, à son départ en France, un Tripaceur de 1958. C’est un trois places doté d’une mécanique de 160 ch. Je l’ai gardé pendant trois ans et après je l’ai revendu. Au fil du temps, poussé par une passion de plus en plus dévorante, j’ai décidé de changer de trajectoire professionnelle pour devenir pilote de ligne. Cela n’a pas été facile, car j’ai dû me faire violence pour reprendre mes études. En 1979, j’ai intégré l’Ecole nationale des pilotes de ligne (ECNPL). À ma sortie de l’établissement, en 1982, j’ai démarré ma carrière en tant que copilote sur un Boeing 727 qui est une machine formidable et qui exige un pilotage plus manuel que les avions automatisés d’aujourd’hui. Mais sincèrement, j’aurais souhaité piloter un avion plus viril comme le 707 ou le DC-3.

Parlez-nous de votre première voiture…

Ma première voiture a été la Coccinelle de mon père (rires…). Ce dernier ne jurait que par ce modèle. D’ailleurs, durant son existence, il a possédé une série de Coccinelles. Mais il a également eu, de par sa fonction de diplomate, quelques voitures de prestige. Ainsi, quand il a été nommé ambassadeur au Mali, il avait une Chrysler 300 C automatique. Il a ensuite été en Pologne et en Tchécoslovaquie où il avait une Mercedes 220. D’ailleurs, j’ai passé mon permis en Pologne, à l’âge de dix-sept ans, au volant d’une Warschawa. En rentrant au Maroc, j’ai aperçu une Porsche 356 C de 1964 dans une livrée blanche immaculée. Elle appartenait à Patrice Chapron, qui ne voulait pas la vendre. J’ai donc été obligé de faire le pied de grue pendant quelques mois avant qu’il ne daigne finalement me la céder pour 12 000 DH. Je voulais tellement cette voiture que j’ai dû me résoudre à accepter le prix réclamé. Cet achat paraissait déraisonnable pour quelqu’un qui commençait à peine sa carrière professionnelle, mais j’ai tenu quand même à me faire plaisir et ma mère m’a donné un coup de pouce. Toutefois, j’ai été obligé d’arrêter l’usage de la voiture quand je suis redevenu élève à l’école des pilotes de ligne. Avec une bourse de 500 DH, l’heure était à l’économie. Au volant de cette voiture, je ne passais pas inaperçu, surtout dans mon entourage professionnel -ma Porsche attirait l’attention des instructeurs français d’Air France qui exerçaient chez nous. L’un d’eux, Patrick Charon, avec lequel j’ai tissé une relation solide, était un passionné et roulait dans une Jaguar MK II. C’est d’ailleurs lui qui a vendu à Omar Bekkari la Ferrari 250 GT.

Et les autres voitures de votre collection ?

Après mon mariage, j’ai repéré dans un journal une annonce pour la vente d’une Triumph TR5 de 1967. Elle avait un hard top qu’on pouvait remplacer par une capote en toile. En plus, elle disposait d’un overdrive. Je l’ai achetée pour 45 000 DH. Trois ans après cette acquisition, j’ai craqué pour une Jeep Willis que j’ai utilisée pendant deux ans comme voiture de tous les jours. Et franchement, j’étais très content de rouler avec un véhicule qui se faisait remarquer à chaque coin de rue. Je suis également tombé sous le charme d’une Mercedes 190 SL de 1963 -dénichée grâce à un ami de ma femme. C’était l’une des dernières séries avant la Pagode et elle avait besoin de quelques travaux pour qu’elle retrouve son lustre d’antan. Je possède, par ailleurs, une Chevrolet Corvette de 1958, un modèle spécial, avec du chrome à l’arrière, deux fausses entrées d’air sur le capot et un moteur à double carburateur de 245 chevaux. Quand je l’ai achetée, elle était dans un excellent état, pourtant j’ai décidé de lui refaire le moteur.

Comment arrivez-vous à dénicher vos voitures ?

Quand une personne est passionnée de voitures anciennes, elle n’épargne aucun effort pour les débusquer et les chercher dans des endroits insoupçonnés. Il m’est souvent arrivé de m’arrêter et de faire marche arrière parce qu’il m’avait semblé voir quelque chose dans un hangar. Parfois, les gens me signalent l’existence de vieilles voitures et… ça paie. C’est d’ailleurs de cette manière que j’ai trouvé la TR3 enfouie sous des barbelés dans un village, à Beni Mellal. Le plus marrant, c’est qu’après l’avoir achetée à son propriétaire, un Français, il m’a fallu convaincre les habitants qu’elle m’appartenait et que j’étais en droit de la récupérer. Trois ans plus tard, j’ai déniché le même modèle dans une ferraille, à Inzeguane. Le cas de la Jaguar MK II est un peu spécial. Celui qui m’a vendu cette voiture n’avait pas tous les papiers et au moment où j’ai voulu récupérer la carte grise, on m’a demandé la carte nationale du propriétaire lequel, entre-temps, était décédé.

Avez-vous déjà songé à faire vos emplettes à l’étranger ?

À l’étranger, il est possible de trouver de très belles voitures pour un prix d’ami. Je m’en suis personnellement rendu compte en me rendant à Hershey (Pennsylvanie, USA) où se tient la plus grande exposition de voitures anciennes au monde. En cherchant, on peut trouver des opportunités à des prix inimaginables. Mais la douane marocaine qui, semble-t-il, a du mal à comprendre cet état de fait, persiste à imposer des droits de douane élevés qui n’encouragent pas ce type d’importation.

Comment procédez-vous à la restauration de vos voitures ?

En l’absence d’Internet, on avait pour principale source d’information les magazines spécialisés où on trouvait les cordonnées de fournisseurs de pièces. Je suis surtout un habitué du marché américain. On peut tout commander aux USA à partir de chez soi : les bouquins, les adresses… toutes les pièces des marques européennes de prestige sont disponibles là-bas puisque 80% de la production de l’époque était destinée au marché américain. Et c’est parfois moins cher qu’en Europe. Il ne faut pas oublier également que les concessionnaires américains sont très puissants. Le modèle Speedster de Porsche a été conçu spécialement pour le marché américain suite à une demande de l’importateur local de la marque. Personnellement, je veillais à me procurer les pièces et les matériaux d’origine. Par exemple, pour le renouvellement de la sellerie de la Porsche, j’ai acheté du crin de vache d’origine bien qu’il m’ait coûté cher. Idem pour la Mercedes 190 SL dont j’ai restauré les carburateurs Solex d’origine alors qu’il aurait été plus simple de les remplacer par des Webber. En plus, j’ai acheté la capote et le cuir de la sellerie à l’étranger et c’est un artisan marocain, feu Haj Bouchaïb, qui travaillait à l’ancienne, qui a fait le rembourrage. Pour la partie mécanique, c’est le garage Danton qui s’en est occupé. Ce sont des orfèvres en la matière. La restauration de la Jaguar MKII ne déroge pas à cette règle. Je me suis procuré du cuir Connolly d’Angleterre et j’ai refait la boiserie chez Perez, un grand spécialiste à Casablanca. Pour la mécanique, j’ai fait appel à un spécialiste de la marque surnommé Omar Jaguar.

Lorsqu’on est collectionneur, comment vit-on sa passion au Maroc?

Je ne suis pas collectionneur, j’achète les voitures pour mon usage quotidien. Je n’ai jamais acheté de voitures neuves, mais uniquement des voitures classiques en bon état. D’ailleurs, mes enfants ont été habitués, depuis leur tendre enfance, à ce que je vienne les chercher à l’école avec la Porsche ou la TR5. Mais cette passion a été brutalement freinée par la décision d’assujettir les propriétaires de voitures anciennes à la vignette. J’ai été carrément dégoûté ! J’avais un 4×4 ancien avec lequel je roulais et j’ai décidé de tout arrêter. Quelques amis et moi avons fait du lobbying et, heureusement, cette contrainte a été levée par la suite. Mais le problème de l’assurance reste entier. En fait, le problème, c’est qu’au Maroc, nous n’avons pas d’assurance destinée aux collectionneurs. Du coup, on est obligé d’opter pour la formule classique qui revient très cher pour ceux possédant plusieurs voitures. En France, par exemple, un collectionneur paie une assurance classique pour sa voiture de tous les jours et des additifs pour chacune de ses automobiles de collection. Des mesures de cette nature pourraient contribuer à l’essor de l’activité de collectionneur. Ce problème me prive de l’usage de mes voitures parce que je ne peux assurer chacune d’elles à part. C’est trop pour moi ! Durant l’année, je me contente d’assurer une seule voiture, généralement celle avec laquelle je participe au Rallye Classic du Maroc. Il est temps pour nous de développer la sensibilité de protection de notre patrimoine automobile en encourageant les collectionneurs. Cela passe, entre autres, par l’adoption d’un système comparable à celui existant en Europe. L’autre problème épineux est celui de la visite technique. En effet, la réglementation actuelle nous impose de faire passer la voiture à la visite tout de suite après son acquisition, alors qu’elle peut être dans un état délabré et requérir, au préalable, une restauration pouvant nécessiter des mois, voire des années.

Pourquoi ne pas songer à vous organiser en association pour défendre vos droits ?

Par le passé, nous avions une structure qui nous permettait de défendre nos intérêts et de faire du lobbying auprès des autorités pour faire aboutir nos revendications. Et là, j’aimerais rendre un hommage particulier à un commandant de bord chilien qui a fait un excellent travail au profit de l’association. Malheureusement, son départ a précipité le déclin de cette dernière. Chacun de nous étant pris par ses activités, nous n’avons jamais réussi à faire quelque chose qui tienne la route. C’est malheureux à dire, mais c’est la réalité. Aujourd’hui, il y a une tentative de réunir les collectionneurs dans le cadre d’une structure similaire, mais c’est encore au stade embryonnaire. À un moment, nous avons estimé plus judicieux d’agir à travers la Fédération Marocaine de Sport Automobile, mais le projet est tombé à l’eau faute d’appui.

Quelle a été votre expérience avec le Rallye Classic du Maroc ?

Ma première participation au Rallye Classic du Maroc, je l’ai faite en tant que copilote d’Omar Bekkari, à bord de sa Jaguar XK 120. Lors des éditions suivantes, j’ai engagé ma TR5 et ma Porsche 356 C avec lesquelles j’ai réalisé d’excellents résultats. Et là, j’aimerais ouvrir une parenthèse pour rendre hommage à mon coéquipier, Karim Tissir, qui est un excellent navigateur et copilote. En 2008, j’ai fait une sortie de route avec ma TR5 au bout de la troisième étape et j’ai endommagé le triangle arrière. J’ai pu malgré tout poursuivre la course avec une Alfa Romeo prêtée par le concessionnaire de la marque italienne à Agadir. L’année suivante, j’ai participé encore une fois au volant de la TR5 qui disposait pour la circonstance d’un nouveau triangle arrière ramené d’Angleterre et de nouvelles jantes mini- light à la place de celles à rayons. Nous avons réalisé une bonne performance avec une place sur le podium (3e place), malgré un problème de boîte de vitesses survenu vers la fin de la course. En 2010, j’ai concouru au volant de ma Porsche 356 C. Les premières étapes se sont bien passées et nous étions très bien classés ; malheureusement, une perte de compression nous a fait dégringoler à la 10e place du classement. Pourtant, nous étions le premier équipage marocain (rires…). Cette année, j’ai refait le moteur de la Porsche avec l’aide d’Hervé Arnon et je me suis classé 15e au général.

Quel regard portez-vous sur ce rallye ?

Le Rallye Classic du Maroc est une course exceptionnelle. C’est un rallye qui regroupe des gens d’horizons très différents. Il y a soixante personnes, entre commissaires et accompagnateurs. Ce qui est extraordinaire, c’est de se retrouver autour d’une table en compagnie de champions et de pilotes de renom. Je me rappelle de Jean-Claude Miloé qui était un fidèle participant au Rallye. J’ai discuté à maintes reprises avec lui et j’ai apprécié sa simplicité, sa gentillesse et sa modestie. Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il était le plus grand collectionneur de Porsche en France ! C’est également un rallye difficile qui fait souffrir hommes et mécaniques. Sur certaines spéciales (montagnes, par exemple), le pilote est tenu de respecter des moyennes précises dans des conditions climatiques parfois difficiles, ce qui augmente le risque d’erreur ou d’accident.

Vous affichez le logo de la RAM sur votre voiture de course, êtes-vous sponsorisé par la compagnie ?

Ce n’est pas un sponsoring, mais juste un appui symbolique. Je m’attendais à un peu plus de la RAM qui n’hésite pas, de temps à autre, à sponsoriser des évènements. Mais ce qui m’a le plus choqué, c’est que nos excellents classements au Rallye Classic n’ont pas été relayés par le journal interne de la compagnie alors que des supports étrangers ont salué notre performance ! J’ai demandé à l’importateur de Porsche au Maroc (CAC) de parrainer ma participation au Rallye au volant de la Porsche 356, mais je n’ai pas eu de réponse.

Avez-vous d’autres passions ?

Je m’intéresse aussi aux planeurs. J’ai passé ma licence à Fayence, dans le sud de la France, et j’ai ramené avec moi huit pilotes marocains qui pratiquaient en France. J’ai pris les commandes du club de vol à voile de Beni-Mellal pendant quatre ans. Mais faute d’appui, on n’a pas pu voler ; j’ai même dû batailler un certain moment pour éviter la fermeture du club !

Qu’est-ce qui a motivé votre décision d’habiter à Bouskoura ?

Un certain moment, je commençais à me sentir à l’étroit à Casablanca. En 1986, j’ai acheté un terrain à Bouskoura. À l’époque, mes amis m’ont dit que c’était une folie que de construire une maison dans un endroit aussi excentré. Mais j’étais convaincu que c’était l’investissement à faire car il présente l’avantage de la qualité de vie (calme, air pur) et de l’espace où loger mes voitures.

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